Loisirs et culture

Harcèlement scolaire : des livres pour ouvrir le débat

Un album jeunesse qui veut outiller les enfants harcelés à l'école au niveau répartie

Fin 2022, l’album Au secours ! Il y a un rapace dans ma classe est venu enrichir la collection des livres sur le harcèlement. Son propos ? Avec de la répartie, on peut sortir de la posture de victime. Coup de projecteur sur ce livre qui entend armer les enfants.

Parce qu’elles se sentaient démunies face aux victimes de harcèlement, Valentine Anciaux et Stéphanie de Schaetzen, fondatrices de Psychoéducation.be, ont eu envie de créer un album jeunesse. Parce que malgré toute leur bonne volonté pour alerter l’école, le résultat n’était pas au rendez-vous. Du côté de Coralie Ramon, autrice du livre, même topo. Ses casquettes de journaliste, enseignante et maman, ne lui offraient pas plus d’accroche.
Partons d’exemples pour mieux comprendre. Quand Lisa rentre de l’école dépitée parce qu’on l’a encore exclue du groupe ou que Thomas se moque du physique de Jérôme, parents comme enseignant·es ont tendance à dégainer la même rengaine. S’indigner. Punir l’auteur. Défendre la victime. Des actions qui semblent aussi évidentes qu’adaptées. Paradoxalement, elles peuvent envenimer la situation et la rendre encore plus clandestine.

Aiguiser le sens de la répartie

« Sans le vouloir, on envoie des messages qui rigidifient, voire font empirer la situation. Quand un enfant prend l’ascendant sur un autre, il gonfle en pouvoir et l’autre se dégonfle au fil des attaques », confirme Coralie Ramon. Défendre la victime, c’est la reconnaître dans ce rôle, lui faire passer le message qu’il ou elle n’est pas capable de se défendre seul·e. Et punir l’auteur·e, c’est aussi lui reconnaître du pouvoir sur l’autre.
Valentine, Stéphanie et Coralie se mettent en quête d’une approche qui pourrait changer la donne. Valentine et Stéphanie se forment auprès d’Emmanuelle Piquet à l’approche de Palo Alto qui vise à redonner du pouvoir à la victime. Coralie la découvre dans une présentation TedX. « Ce qui m’a intéressée dans cette approche, c’est que la victime peut reprendre le pouvoir sur la situation ». Le jeu de cartes Takkatak à la récré (Si-Trouille) de Geneviève Smal mise sur le même levier : apprendre aux enfants à ne pas se laisser marcher sur les pieds.
C’est sur cette base que le projet d’album jeunesse se construit. Avec ce livre, Valentine, Stéphanie et Coralie nourrissent une même ambition : équiper l’enfant à se défendre avec panache. « On pense qu’on a de la répartie ou pas. Qu’il faut subir ou attaquer. Cette approche prend une autre voie, on investit un espace tiers qui n’est ni celui de la soumission, ni celui de l’attaque », explique Coralie Ramon.
L’album expose une situation de harcèlement type avec un certain Griffus qui s’en prend systématiquement à un petit roux crollé. Aux côtés de sa camarade Emma Pique, il apprend à se servir de flèches. Avec une unique consigne, celle de se défendre, pas d’envenimer les situations.

Des flèches pour ne plus être la cible

Comme un guerrier, il s’entraîne et travaille sa répartie. Pour ce faire, il dispose de cinq cartouches : répondre sur le même ton, faire une pirouette pour détourner l’attention, adresser un compliment, faire preuve d’autodérision ou formuler une question. Progressivement, il sort de son rôle de cible et reprend le contrôle de la situation.
Coralie Ramon illustre la cinquième flèche. « Prenons une attaque classique comme ‘T’es débile’, celui qui la reçoit peut simplement poser une question de clarification : ‘Qu’est-ce que j’ai fait de débile ?’ ». Avec cette simple interrogation, il y a déjà de quoi couper le sifflet à certain·es. On pourrait tout aussi bien utiliser la pirouette et faire comme si de rien n’était : « Tu savais qu’Einstein avait 160 de Q.I. ». On prend ainsi l’attaquant par surprise.
« En travaillant la répartie de l’enfant harcelé, on détrône le harceleur », résume Coralie Ramon. « Ce livre raconte l’histoire d’un cas de harcèlement, mais montre surtout que ce n’est pas une fatalité », complète Valentine Anciaux. Depuis sa parution, cette dernière l’utilise comme porte d’entrée avec les enfants harcelés. Suivi de quelques parties de Takkatak à la récré.
« C’est très jouissif de constater à quel point les enfants peuvent reprendre de la force. Leur faire prendre conscience qu’ils ne valent pas moins qu’un autre, c’est un cadeau pour la vie. Une manière de prendre leur destin en mains et de ne plus attendre qu’on vienne les protéger ou les sauver. »

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POINT DE VUE

« Il n'y a pas de baguette magique »

Le livre Au secours ! Il y a un rapace dans ma classe affiche un parti pris pour l'approche d'Emmanuelle Piquet qui vise à redonner du pouvoir à la victime avec la thérapie brève. Si elle peut être salvatrice pour certains enfants, ce n'est pas le cas de tous, nuance David Plisnier, coordinateur du C.R.I.H (Centre de Référence et d'Intervention Harcèlement).

C’est en nous livrant sa sélection livres sur le harcèlement que David Plisnier nous fait part de sa réserve pour les livres porteurs du message « Défends-toi ». Nous l’invitons à développer pour donner de l’écho à cet autre point de vue.
« Cette approche fait porter une lourde responsabilité sur les épaules de l'enfant qui est pris pour cible. Tous ne sont pas capables ou en situation de pouvoir répliquer de la sorte ». Pour David Plisnier, cette approche exclusivement centrée sur la victime fait l'impasse sur un travail nécessaire auprès de l'auteur·e et du groupe. Le harcèlement est pourtant souvent un phénomène collectif (victime, auteur·e, témoins). 
David Plisnier préconise de ne pas utiliser cette approche de manière exclusive, mais de la combiner avec d'autres actions permettant de travailler avec le groupe ou au moins plusieurs de ses membres. Par exemple, avec les méthodes Pikas qui recherchent des solutions aux côtés de quelques personnes ressources.
« Notre expérience a démontré qu'une action strictement extérieure au groupe ne solutionnait que rarement les situations de harcèlement. C'est souvent en combinant une approche de groupe et un travail individuel que l'on obtient de bons résultats. Le harcèlement est une problématique complexe, chaque situation est singulière et aucune approche ou méthode ne doit être considérée comme une baguette magique valable dans toutes les situations. »

Des livres sur le harcèlement choisis par quatre professionnel·les