Crèche et école

[Harcèlement scolaire] Et si c'était votre enfant l'auteur ?

out parent redoute que son enfant soit victime de harcèlement. Mais si c’était l’inverse ?

Tout parent redoute que son enfant soit victime de harcèlement. Mais si c’était l’inverse ? Si c’était lui qui en faisait baver un autre, vous réagiriez comment ?

« Autant les parents sont très en demande que l’école intervienne quand leur enfant est la cible, autant il y a une forme de déni quand on les interpelle en tant que parents d’auteur », observe Simona Lastrego, directrice de l’Observatoire du climat scolaire. Lettre d’avocat, changement d’école, certains parents ne sont pas prêts à ce qu’on leur dise que leur enfant est impliqué dans une situation de harcèlement.
« N’importe quel enfant peut être concerné », explique Adèle Danckers, responsable du service H d’Infor Jeunes Bruxelles. Peu importe l’éducation que vous lui avez donnée, la valeur de respect chère à votre famille ou le fait que vous soyez un parent prévenant et adéquat, cela ne vous prémunit pas. « Soyez prêt·e à vous entendre dire que votre enfant est impliqué dans une situation de harcèlement. Dédiabolisez le phénomène. Cela ne veut pas dire le normaliser ou le banaliser », conseille Chloé Tolmatcheff, professeure et chercheuse.
Si un jour l’école vous contactait, comment réagiriez-vous ? Qu’est-ce que ça viendrait toucher ? Et si vous vous mettiez dans les baskets des parents de la victime, comment vous sentiriez-vous ? Se préparer, envisager cette éventualité, sans se braquer, c’est déjà un premier pas. Car si les écoles sont tenues d’avoir une procédure de signalement depuis la rentrée 2024, cela implique que vous soyez amené·es à collaborer avec l’école autour du harcèlement. Et pas seulement pour régler une situation dont votre enfant serait la victime.

 

Harceler, un moyen, pas une fin

On a beau parler de plus en plus de harcèlement, ce n’est pas pour autant qu’on cerne bien le phénomène. Il y a encore une certaine méconnaissance entretenue notamment par la charge émotionnelle que le terme charrie. « Dès qu’on prononce le mot, c’est panique à bord, levée de boucliers par les écoles et les parents. L’enjeu pour nous, sur le terrain, ce n’est pas de savoir qui est le coupable, mais de comprendre ce qui alimente le phénomène et comment on peut y mettre fin », constate Adèle Danckers.
Baissons d’un cran la pression pour comprendre comment un enfant (oui, peut être le vôtre) en vient à en harceler un autre. L’auteur·e de harcèlement n’est pas une brute épaisse, dépourvue d’empathie ou de sentiments. On estime que seul·es 3% des auteur·es se retrouvent dans ce cas de figure.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le harcèlement est un moyen, pas une fin. Un moyen de se faire une place dans un groupe, de gagner en popularité, d’exercer un rapport de force. « Les enfants ont un besoin d’appartenance qui est essentiel à leur construction. Ils sont prêts à faire tout et n’importe quoi pour intégrer un groupe. C’est quasiment une question de survie », explique Adèle Danckers.
« Les auteurs de harcèlement sont principalement des élèves populaires qui veulent faire rire les autres pour gagner en statut social dans la classe », confirme Chloé Tolmatcheff. Pour y parvenir, ils/elles usent (et abusent) de différents moyens. Moquerie, exclusion, agression, injure, la palette des vexations est variée. Progressivement, l’auteur·e se désengage moralement pour s’arranger avec sa conscience, comme l’explique la chercheuse. « Nous intégrons tous des principes moraux qui guident nos comportements. Lorsqu’on transgresse une règle, un sentiment de culpabilité se déclenche. L’auteur de harcèlement doit recourir à des mécanismes pour se désengager moralement ».
Se comparer à un autre qui fait pire, minimiser les conséquences de ses actes, déplacer la responsabilité, blâmer la victime ou la déshumaniser sont autant de stratégies classiques. Un exemple ? Zachary se moque des dents de Thomas et le surnomme « Lapino ». Le sobriquet qui déshumanise Thomas permet à Zachary de s’en prendre plus facilement à Lapino sans ressentir de culpabilité. Les témoins se désengagent aussi, même s’ils ne sont pas d’accords, de peur de devenir la prochaine cible.  

« Les auteurs de harcèlement sont principalement des élèves populaires qui veulent faire rire les autres pour gagner en statut social dans la classe »
Chloé Tolmatcheff

Professeure et chercheuse

Dynamique de groupe et frontières poreuses

Autre découverte intéressante : chaque membre du groupe pense, à tort, que la majorité cautionne, alors que quand on interroge les élèves individuellement, on se rend compte que la majorité ne valide pas. « Environ 85% des cas de harcèlement entre enfants sont des situations de groupe. Cette dynamique induit qu’il faut travailler sur la norme en sensibilisant chacun et chacune sur ce qui se fait et ce qui ne se fait pas », explique Esther Alcala de l’Université de Paix.
Victime. Auteur·e. Témoin. Les frontières sont poreuses. Un·e auteur·e peut très bien devenir victime, et inversement. Chloé Tolmatcheff a pu observer ces mouvements. Le travail de sensibilisation sur le désengagement moral a parfois permis de conscientiser certain·es auteur·es. La place étant vacante, d’autres élèves l’ont prise. Autre preuve, s’il en fallait, qu’on se trouve bien dans une dynamique de groupe et que c’est à ce niveau qu’il faut travailler. L’Université de Paix mise ainsi sur une approche collective, non blâmante et non punissable pour éviter de déplacer le problème. Des partis pris partagés sur le terrain par le CRIH et Infor Jeunes Bruxelles.
« Nous ne sommes pas dans une logique punitive pour dire celui-là est bon, l’autre est mauvais. Notre approche vise à rétablir un cadre, à fixer des limites en rappelant à tous les élèves comment on fonctionne en société. La prise en charge d’un cas bénéficie à tous les élèves, quel que soit leur statut », conclut David Plisnier, coordinateur du CRIH.
Le comportement actif des enseignant·es est essentiel. Pour gérer l’immédiat, mais aussi anticiper d’autres cas, voire les prévenir. Comme l’explique Charlie Devleeschouwer, docteur en psychologie à l’UCLouvain : « Un enseignant qui prend position envoie un double signal, il rappelle le cadre et met en garde pour le futur ». Plus globalement, ce constat est valable pour l’ensemble des adultes de l’école. Direction, enseignant·es, surveillant·es, personnel de l’accueil extrascolaire, tou·tes sont garant·es du cadre et ont un rôle à jouer.
Le mot de la fin, on le laissera à Marina Govaert : « Le harcèlement n’est pas une matière scolaire, c’est une responsabilité qui doit être partagée, car elle est au carrefour des parents et des écoles. À chaque partie d’œuvrer pour cette alliance éducative ».

À SAVOIR

Le cadre légal
Le dépôt de plainte doit être réservé aux faits les plus lourds et après avoir épuisé les autres solutions. 
En Belgique, le harcèlement scolaire est une infraction sanctionnée. Pour les mineur·es, le tribunal de la jeunesse peut opter pour la réprimande, des travaux d’intérêt général ou le placement dans une famille d’accueil. Les majeur·es risquent entre quinze jours et deux ans d’emprisonnement et une amende de 50 € à 300 €.

Quelques pistes pour vous nourrir

  • L’épisode Harcèlement du podcast Petit déj’ et Grandes Questions pour son florilège de réparties autour du jeu Takattak à la récré.
  • La méthode RAIN. Harcèlement, conflit et autres difficultés relationnelles : comment les différencier, le livre édité par le CRIH pour mieux faire la part des choses.