Développement de l'enfant

La promiscuité, accélérateur de découvertes

À vivre 24 heures sur 24 avec ses enfants, on a plus qu’à l’habitude la chance de les regarder grandir. Les petits parlent mieux, les moyens gagnent en autonomie. Mais les ados, eux, ont-ils encore des facettes de leur monde à nous faire découvrir ? Ou, à l’inverse, peuvent-ils apprendre des choses à leurs parents ? On en parle avec les principaux concernés et une psychologue.

Depuis la mi-mars, une grande partie des parents vit du lundi au dimanche, du matin au soir, avec ses enfants. Un peu comme pendant les vacances scolaires. À cet énorme détail près que le confinement est imposé, que certains parents télétravaillent, sont en chômage partiel ou technique. Et que l’école se fait à la maison. Autant d’éléments qui viennent donner un caractère unique à cette période.

« C’est une situation inédite, c’est vrai, souligne la psychologue Alexia Lesvêque. Cette proximité qui dure dans le temps change forcément la donne. Les parents ont plus de temps avec leurs enfants, et en particulier avec leurs ados, plutôt habitués à vivre une vie parallèle que sous le regard de leurs parents. »

Ce point de vue, Sandrine, maman quadra de deux enfants dont une fille de 15 ans, le partage totalement. « En temps normal, en gros, je vois Lison sur le temps de repas, le soir dans la semaine, et une ou deux heures par jour le week-end. Le reste du temps, elle est à l’école, bien sûr, mais surtout dans sa chambre ou dehors avec ses copines ».

À la question de savoir si Sandrine a appris quelque chose sur sa fille, la réponse est positive. Elle a découvert une ado plutôt sûre d’elle et meneuse de son petit groupe d’amies. « J’avais gardé l’image de Lison quand elle avait 8-9 ans, un peu gauche, un peu timide. J’ai été super surprise de l’entendre au téléphone organiser des trucs, que ce soit pour le travail scolaire ou pour le déconfinement. Elle est hyper directive, a réponse à tout, mais avec tact et malice ».

Confinés, mais toujours ados

Rien d’anormal pour la psychologue, qui rappelle que chez les ados, il y a souvent deux mondes qui se côtoient : celui de la maison et celui du dehors. « Avec le confinement, les deux doivent cohabiter, parce que les ados ne vont pas s’arrêter de vivre. Ils ont besoin d’échanges, d’expériences, de découvertes, de confrontations avec les autres. Ce qu’ils font habituellement dehors ou dans leur chambre, à l’abri des regards des parents ».

Chez Alex et Bérengère, parents de Simon, 16 ans, le confinement est l’occasion de quasiment redécouvrir leur ado. « ‘Salut’, ‘On mange quoi ?’, ‘Je sors ce soir’. En gros, ce sont les seules paroles qui sortent habituellement de la bouche de Simon, explique Alex. On avait un peu l’impression d’avoir un client de l’hôtel familial, quoi. Là, on a constaté que cet énergumène est un être évolué, doué de parole et de raisonnement. (Rires). Il m’en a bouché un coin sur la politique, je dois l’avouer. On a eu de longues discussions sur la Belgique, mais aussi sur la géopolitique et les liens avec le monde de la finance. Je suis très fier de lui, vraiment. Bon, sauf que je suis libéral et qu’il est d’extrême-gauche. J’ai dû rater un truc dans son éducation. (Rires) ».

Ces témoignages n’étonnent en aucun cas la psychologue, habituée à croiser des ados en consultation. « En gros, entre 15 et 18 ans, les ados cultivent très fort leur jardin secret. Cette zone est essentielle pour eux, pour se construire en tant qu’individus à part entière, sans les règles imposées par les parents. Découvrir par soi-même, se confronter aux expériences de vie de leurs copains-copines, tout cela fait partie du processus de construction d’un jeune adulte. Le confinement ne vient pas changer essentiellement cette donne pour eux. Beaucoup plus que les adultes, ils ont cette capacité à s’adapter à une nouvelle situation et très vite ».

Cette capacité, Richard, papa de deux ados de 15 et 17 ans, a pu la constater et voir combien ses enfants sont quelque peu différents de sa vision initiale. « Je pensais à tort que j’avais deux larves dans mon appart’. C’est du moins ce que je voyais en temps normal. Deux gosses qui rentraient de l’école, s’affalaient sur le canapé et n’en sortaient plus. Là, Greg et Antoine sont hyper vivants, ils font plein de trucs dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Ils savent cuisiner, parlent anglais mieux que moi, ont des potes aux quatre coins du monde (grâce aux jeux vidéo) et sont super au courant de l’actu. On a des discussions presque d’adulte à adulte, aussi. C’est clair que ça change la donne pour l’après, ça a renforcé ma confiance en eux. Je vais leur laisser plus de liberté, plus de latitude pour vivre leur vie d’ados ».

Quand les rôles s’inversent

Autre famille, même constat sur la capacité d’adaptation des ados. Mais ici chez Natacha, maman de Camille, 14 ans, en plus, l’ado de la maison a ajouté une nouvelle carte au jeu. C’est elle qui apprend des choses à sa mère. « J’ai découvert que Camille est super calée en astronomie. Planètes, constellations, amas d’étoiles, étoile naine, lune gibbeuse… elle connaît sur le bout des doigts. On a passé plusieurs bouts de nuit toutes les deux, elle me disait : ‘Telle étoile est là. Ça, c’est telle constellation. Demain, ce sera comme ci ou comme ça’. J’étais comme une gosse devant son prof, quoi. C’était génial de voir l’inversement des rôles et notre fierté à toutes les deux : elle de m’apprendre quelque chose, moi de la voir aussi experte ».

Pour Alexia Lesvêque, cette inversion des rôles, outre rendre les parents fiers, vaut encore plus par la confiance en soi renforcée chez l’ado. « Durant cette période de bouleversements qu’est l’adolescence, là où les doutes et les questionnements partent dans tous les sens, c’est assez génial d’avoir un domaine d’expertise. Cela permet de se mettre en valeur, de soigner son ego, de donner un coup de boost à sa confiance en soi. Mais, il y a une condition à cela : que l’adulte, ici le parent, accepte cette inversion des rôles, qu’il se mette en position d’apprenant le temps de la leçon. Dans le cas contraire, ce serait comme un coup d’épée dans l’eau, sans l’effet positif ».

De son côté, Abdel, 15 ans dans quelques jours, se réjouit d’avoir réalisé « une sorte d’exploit » avec son père. « Lui qui lit des bouquins toujours hyper sérieux sur l’histoire, la philosophie, le développement personnel, je l’ai initié aux mangas. Il est en train de se faire toute ma collection de One Piece, il me pose des questions techniques et tout. Franchement, c’est trop cool ».

Amir, le papa, confesse de son côté être entré à reculons dans le monde très japonisant de son fils aîné. « Juste pour voir, pour ne pas rester idiot. Et puis, Abdel a commencé à me raconter la genèse des mangas, leurs codes et, par extension, le mode de vie à la japonaise qu’il adore. J’ai été bluffé par sa connaissance, son enthousiasme, alors j’ai commencé à lire un peu. En fait, j’adore ça et j’en dévore plusieurs tomes par jour. Ça me détend bien plus que mes bouquins habituels… ».

Laisser tomber ses a priori, prendre le temps d’écouter son ado, oser rentrer dans son monde - sans être intrusif – et faire confiance, voilà en quelques lignes les conseils de la psychologue. « Des conseils qui valent maintenant, mais surtout après le confinement, souligne Alexia Lesvêque. Parce que mieux connaître son monde, ses centres d’intérêts, c’est se donner la possibilité d’entrer plus facilement en communication. Et le dialogue, à cet âge de l’adolescence, c’est plus qu’important pour maintenir la relation. Même en temps de crise ».

Zoom

Et chez les plus jeunes ?

Chez les parents des 0-3 ans, c’est principalement la vitesse d’apprentissage et les savoirs cachés de leurs enfants qui ont été mentionnés. « Habituellement, Luna passe ses journées à la crèche, explique la maman de cette petite fille de 15 mois. Quand je la récupère à 18h, elle est morte de fatigue et a faim. Et, à 19h30, elle est couchée. Là, avec le confinement, je découvre un bébé qui essaye plein de trucs, qui joue beaucoup, qui est curieux. J’en ai généralement un petit aperçu le week-end, mais, là, c’est multiplié par cent ».

Chez les plus grands, les parents en ont pas mal appris sur le caractère ou la façon d’être de leur tribu, particulièrement face aux matières scolaires. Scientifique dans l’âme ou amoureux des mots, laborieux ou ultra efficace, patient ou vite agacé, les déclinaisons sont nombreuses. Bonne nouvelle pour les élèves qui font leurs devoirs à la maison, pas mal de parents nous ont confié qu’ils adapteront leur attitude à la suite de leurs observations. Enfin, la fratrie bénéficie grandement de cette période. Relations renoués, améliorées, renforcées, c’est un grand ciel bleu pour un bon nombre de frères et sœurs selon leurs parents.  

À lire aussi

Abonné
(Re)Penser les espaces urbains pour les ados

Développement de l'enfant

(Re)Penser les espaces urbains pour les ados

Abonné
Santé mentale et covid : de plus en plus d’ados dans le rouge

Développement de l'enfant

Santé mentale et covid : de plus en plus d’ados dans le rouge

Abonné
Santé mentale et covid : éclaircie en vue pour les ados ?

Développement de l'enfant

Santé mentale et covid : éclaircie en vue pour les ados ?

Nous utilisons des cookies pour améliorer votre expérience. Par exemple, pour vous éviter de devoir indiquer à nouveau vos préférences lors de votre prochaine visite.
Cookies