Développement de l'enfant
Du petit bobard à la grosse tromperie, le champ du mensonge est vaste et appelle des réactions très différentes de la part du parent. Petit florilège tiré d’histoires de familles et analysé par le psychologue Yves-Hiram Haesevoets.
« Une fois, j’ai vu la petite souris passer sur mon oreiller. J’ai fait semblant de dormir pour qu’elle prenne ma dent ». Mi-sérieuse, mi-amusée votre fille, 6 ans, raconte son histoire. « Tu mens », répond immédiatement son frère qui se tourne vers vous en guise d’approbation. Vous cogitez sur la bonne manière de réagir. Entrer dans la danse, nier l’affaire, changer de sujet de conversation ?
Un mensonge qui n’en est pas un
La légende de la petite souris a-t-elle convaincu à ce point ou votre fille est-elle en train de tester votre crédulité ? Nous avons posé la question à Yves-Hiram Haesevoets, psychologue et auteur d’un article sur l’analyse psychologique du mensonge chez l’enfant. Pour lui, cet exemple ne relève pas du mensonge, mais bien de la pensée magique. « Jusqu’à 6 ans, l’enfant ne dispose pas des capacités logiques pour élaborer un mensonge conscient ».
L’enfant fabule. Il altère la réalité. Mais jamais avec l’intention de tromper. Il lui arrive aussi d’inventer pour composer avec ce qu’il ne comprend pas. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont ténues à cet âge. « Les légendes nourrissent l’intelligence émotionnelle des enfants. C’est important de laisser la place à cet imaginaire. Ils en ont besoin », souligne le psy.
Vers l’âge de 7 ans, la pensée logique prend le pas sur la pensée magique. C’est l’âge de raison. L’enfant apprend la notion de bien et de mal, les secrets, les omissions. Il se construit une conscience morale. Au contact des adultes, il comprend qu’il y a des choses que l’on peut dire et d’autres non. C’est à ce moment qu’il appréhende le mensonge.
Pourquoi les enfants mentent-ils ? « Parce que les adultes mentent aussi, répond simplement Yves-Hiram Haesevoets. Ça fait partie de notre culture ». Chacun·e s’arrange avec la réalité, prend une liberté pour relater un fait, travestit carrément un autre. Ces pratiques sont monnaies courantes. L’enfant perçoit cette complexité entre l’objectivité d’un fait et la subjectivité d’un récit et imite.
Je mens donc je suis
Revenons à la question : qu’est-ce qui motive un enfant à mentir ? Dans une vidéo diffusée sur le site de Yapaka, programme de prévention de la maltraitance de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre Delion, psychiatre, explique : « Il y a un moment où l’enfant va mentir pour vérifier que ce qu’il pense, c’est-à-dire le contraire de ce qu’il dit quand il ment, est bien en secret dans sa tête et que personne ne peut y accéder ». Une manière pour lui de s’assurer qu’il a des pensées qui lui sont propres. Dans le livre Les espaces entre vérité et mensonge (Yapaka - coll. Temps d’arrêt), le philosophe Lambros Couloubaritsis confirme : « Chaque être humain a besoin d’intimité. L’enfant qui ment protège sa vie intérieure ».
Nous avons creusé cette même question avec des parents. Parmi les témoignages récoltés, on peut regrouper un premier lot dans ce que Yves-Hiram Haesevoets appelle « le mensonge à des fins d’évitement ». Pour passer à côté d’une punition. Pour se soustraire d’une contrainte. Comme Zacharie, 9 ans, qui prétend avoir fait ses devoirs pour avoir la paix ou Isaline, 10 ans, qui ne sait pas comment la vitre de l’abri de jardin s’est brisée.
C’est aussi le cas de Marcel, 10 ans, qui prétend avoir 120 jeux vidéo ou de Mayar qui serait déjà ceinture noire de karaté à 8 ans. Ces exemples relèvent de ce que Yves-Hiram Haesevoets appelle « le mensonge à des fins de compensation ». C’est alors un moyen d’attirer l’attention, de magnifier l’ordinaire, d’épater la galerie, de se valoriser.
« Tester les limites, mentir, transgresser les règles, c’est de bonne guerre. C’est même nécessaire au bon développement de l’enfant »
Si on en sait plus sur les raisons qui motivent un enfant à mentir, encore faut-il savoir comment réagir ? « Tester les limites, mentir, transgresser les règles, c’est de bonne guerre. C’est même nécessaire au bon développement de l’enfant », estime notre expert. Yves-Hiram Haesevoets préconise de dédramatiser et de repenser à ses propres ruses d’enfant. Pourquoi pas, les relater à son petit, sa petite. C’est le parti pris choisi par Carina, maman d’un garçon de 9 ans.
« À plusieurs reprises, je l’ai pris sur le fait. Mon fils mentait. Jamais des trucs graves, mais quand même. Je suis partie de mon expérience pour le sensibiliser. Petite, je mentais volontiers. Je m’inventais des vies que je racontais à mon amie Aurélie. Sa mère n’appréciait pas et a prévenu la mienne. Mes bobards m’ont coûté cher ! J’ai bien failli perdre mon amie. »
Puisque le mensonge est un moyen stratégique d’atteindre une fin, laissez votre enfant en faire usage… dans une certaine mesure. C’est une manière pour lui de s’autonomiser selon Yves-Hiram Haesevoets. « Que veut-on ? Un enfant qui se développe et s’épanouit avec ses qualités et ses défauts ou un enfant formaté qui correspond à l’idéal narcissique de ses parents ? ».
Autre carte à jouer : l’humour. « C’est l’antidote par excellence au mensonge », estime encore le psychologue. Quand il y a du jeu, une mise en scène, l’enfant entre plus facilement dans la matière. Au lieu de le sermonner, optez pour un message léger, c’est plus agréable et tout aussi efficace. « C’est bizarre, ce tube de dentifrice ne se vide pas. Le paquet de bonbons, par contre… » ou « Tu connais le point commun entre toi et l’éléphant ? Tous deux trompent énormément ».
Quand l’histoire se répète et devient pathologique
Cette attitude tolérante et ouverte face au mensonge n’est valable que pour les enfants qui n’en abusent pas et pour ce qui relève des « petits mensonges ». « Il ne faut pas banaliser les mensonges qui se répètent », confirme Yves-Hiram Haesevoets. Ce cas de figure s’apparente au mensonge symptomatique ou pathologique. Il s’accompagne alors d’autres signes qui doivent alerter le parent ou le/la professionnel·le.
L’important, c’est de ne jamais isoler le mensonge comme indicateur unique, ajoute le psy. Un enfant qui fait du mal à un animal, qui manque d’empathie, qui est dans la rivalité avec sa fratrie, qui est agressif à l’école, qui pique des colères… Ce sont des signes qui doivent alerter.
Yves-Hiram Haesevoets est aussi consulté en tant qu’expert auprès des tribunaux. Dans ce cadre, il rencontre des enfants qui font appel au mensonge pour d’autres raisons. « Un enfant qui va bien n’a aucune raison de mentir à répétition. Inversement, un enfant qui va mal a de multiples raisons de recourir au mensonge, mais présentera d’autres signes qui confirmeront son mal-être. Tout est lié ».
Le mensonge est utilisé par les enfants victimes de violence ou d’abus qui sont dans l’impossibilité de dire la vérité. Certains enfants recourent aussi au mensonge pour protéger leurs parents. Comme Divine, 6 ans. « C’est une petite fille qui entend des choses qu’elle ne devrait pas entendre. Ses parents sont fragiles et ne parviennent pas à faire passer ses besoins avant les leurs. Elle prétend que tout va bien, elle déguise la réalité et sert une version idéalisée de sa vie. Elle est dans le déni ».
Dans toutes les histoires de nos Pinocchio en herbe, une constante : le mensonge a toujours quelque chose à nous dire sur l’enfant qui l’énonce. À ce titre, il est riche d’enseignement. « J’invite les parents à sortir de la notion binaire de bien et de mal et d’envisager le mensonge comme une leçon de vie. L’enfant va apprendre de son mensonge et en sortir grandit », conclut Yves-Hiram Haesevoets.
POUR ALLER + LOIN
Des livres pour amorcer le débat
Conseillés par Caroline Henrion, de la bibliothèque Homborch à Uccle :
- Je veux mon chapeau, Jon Klassen (Milan)
- Mensonges, Geoffroy de Pennart (Kaléidoscope)
- La tarte aux fées, Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo (Frimousse)
Conseillé par Michel Torrekens, chroniqueur en littérature jeunesse au Ligueur :
- C'était pour de faux !, Maxime Derouen (Grasset jeunesse)
- Un mensonge gros comme un éléphant, Thierry Robberecht et Estelle Meens (Mijade)
- Petites et grandes questions philo de Piccolo, Michel Piquemal et Thomas Baas (Albin Michel Jeunesse).
EN SAVOIR +
Le site YAPAKA dispose de plusieurs ressources (vidéo, livre, audio) sur le mensonge accessibles gratuitement.
À LIRE AUSSI