Vie pratique

La transmission culturelle par le goût

Les plats d'enfance, un lien fort autant culturel qu'affectif

Si les plats d’enfance sont importants pour chacun·e d’entre nous, ils le sont encore plus pour les expatrié·es. C’est le constat dressé par Asuncion Fresnoza-Flot, socioanthropologue de la famille, chercheuse qualifiée FNRS et maîtresse d’enseignement à l’ULB, autrice d’une étude de trois ans sur les familles de couples dits mixtes.

C’est en remarquant dans les statistiques belges qu’il y avait un grand flux migratoire des femmes originaires de l’Asie du Sud-Est et de nombreux mariages internationaux avec des hommes belges qu’Asuncion Fresnoza-Flot a eu envie d’étudier comment les enfants qui grandissent dans ces milieux culturellement mixtes construisent leur identité. De 2012 à 2015, elle étudie les familles belgo-thaïlandaises et belgo-philippines et porte son intérêt sur la transmission intergénérationnelle. Elle constate que la dimension alimentaire a une grande importance pour la mère migrante.
« Comme dans les familles dites non mixtes, nous retrouvons la même pratique : un rôle important de la mère qui cuisine. Mais dans les familles dites mixtes, il y a plus de négociations entre femme et mari. J’ai pu constater que certaines femmes cuisinent deux voire trois plats différents : un plat spécifique de leur pays, un plat belge - car leur mari ne mange pas ce plat traditionnel – et, parfois, un plat moins épicé pour les enfants. La mère – qui démontre beaucoup d’agentivité* – trouve l’espace pour pouvoir passer son goût et sa pratique alimentaire à ses enfants, afin de construire leur identité. »
Et visiblement, cela fonctionne. Puisque lorsque les enfants quittent le foyer familial, ils appellent leur mère pour connaître les recettes de ces plats traditionnels : « Ils veulent reproduire ces plats. Ces jeunes adultes ont tous un intérêt pour refaire ce goût ‘de la maison’ ».

Impact de la condition socio-économique

La socioanthropologue constate également que la classe sociale joue également un rôle important dans cette transmission. « Pour les familles qui ont plus de ressources, il est possible de réaliser des plats plus élaborés, avec des épices ou des condiments plus difficiles à trouver et plus chers ; ou de rendre visite à la famille étendue dans le pays d’origine, ce qui permet d’initier les enfants à des plats plus difficiles à préparer en Belgique ».

Dans les familles dites mixtes, la cuisine de chaque parent trouve généralement sa place à table

Asuncion Fresnoza-Flot est elle-même Philippine et mariée à un Français, ensemble, ils ont trois enfants. « Mon expérience est un peu différente, car j’ai aussi étudié et habité dans plusieurs pays. J’ai, par exemple, ramené un goût pour la nourriture japonaise, pays d’origine de mon grand-père. Je cuisine beaucoup de plats internationaux. Notamment thaïlandais, parce que j’y ai travaillé sur le terrain pendant plusieurs années ».
D’ailleurs, ses trois enfants aiment des plats très différents. Le plat qu’elle préfère, et qu’elle cuisine souvent, c’est l’adobo. « Du poulet, avec de la sauce soja, du vinaigre et de l’ail. C’est délicieux. Chaque région aux Philippines a son propre style. Certaines personnes mettent un peu de sucre, d’autres du lait de coco, il y a plusieurs manières de faire ».

Cuisine et dépendances

Le rôle ethnique de la mère a son importance également dans la transmission de ce patrimoine culinaire. Par exemple, les femmes philippines sont très actives dans le milieu associatif religieux : « Elles vont à l’église tous les dimanches. Souvent, après la messe, il y a de grands rassemblements où chacune apporte un plat et où les enfants peuvent goûter à toutes sortes de spécialités différentes ». Renforcer leur identité par l’alimentation semble très important pour ces femmes, « notamment pour tisser des liens émotionnels avec leur enfant ».
Quid des pères et de leur culture alimentaire, alors ? « Les pères ont aussi intérêt à transmettre leur goût à leurs enfants. Du fait que, la plupart du temps, c’est la mère qui cuisine, ils ont l’impression d’avoir moins de possibilités pour cela. Ils sont dépendants de leur femme. Mais j’ai pu constater que leurs femmes prennent leurs goûts en compte et apprennent généralement à cuisiner les plats préférés de leur mari ».
Et cela, grâce à qui ? À leur belle-mère ! « Elles ont un rôle très important dans cette transmission. Pendant les premières années de leur migration, souvent, les femmes ne travaillent pas et passent du temps avec leur belle-mère, qui leur apprend à cuisiner un ragoût de bœuf, une tête de veau et d’autres petits plats typiquement belges. C’est un lien entre femmes ». Et sans conteste une preuve d’amour et d’abnégation.

* La capacité de l’être humain à agir de façon intentionnelle sur lui-même, sur les autres et sur son environnement.

Approfondissez le sujet en lisant les résultats de l’étude d’Asuncion Fresnoza-Flot