Développement de l'enfant
Jeux d’épées, doudous malmenés, carambolages meurtriers… Lorsque leurs jeunes enfants jouent à faire semblant, les parents peuvent être décontenancés par des propos ou des attitudes qui leur semblent « violents ». Et si on tentait de les comprendre, sans les juger, ni trop vite s’inquiéter ?
La poupée de votre enfant passe un très mauvais quart d’heure. On n’est pas loin de la maltraitance, vous dites-vous en l’observant du coin de l’œil, mi-amusé·e, mi-flippé·e. Bien sûr, c’est une poupée. Et c’est pour jouer. Mais ça ne vous rassure qu’à moitié : est-ce que mon enfant va bien ? Où a-t-il ou elle vu ça ? Est-ce que c’est moi qu’il ou elle imite ? Est-ce que je dois m’en mêler ? Prendre la défense de cette pauvre poupée ?
Ces questions qui se bousculent peut-être dans votre tête, nous les avons posées à Daniel Marcelli, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, et auteur de nombreux ouvrages, dont La violence chez les tout-petits (Bayard).
Un jeu entre je et tu
« Il y a dans le jeu de faire semblant quelque chose d’essentiel pour le développement de l’enfant, explique l’expert. Quand l’enfant s’amuse à donner à manger à sa poupée, il est à la fois le parent qui donne la cuillère et le bébé qui la prend. Il se désidentifie de lui-même pour s’approprier un rôle. C’est donc un jeu entre ‘je’ et ‘tu’. »
Un apprentissage qui débute en général au cours de la troisième année, au moment où l’enfant s’entend de plus en plus souvent dire « non » et développe sa propre capacité à s’opposer à ses parents… Dans ses jeux, il peut mettre en scène cette opposition et sa colère face aux frustrations, en grondant par exemple sa poupée qui refuse obstinément de manger.
« L’enfant met dans ses jeux un mélange de ce qu’il a vécu et de son imaginaire. Les jeux de faire semblant sont un support de l’expression agressive de l’enfant. Or l’expression agressive, c’est comme l’expression amoureuse : cela fait partie de l’être humain »
C’est la vie, sa vie que l’enfant joue et symbolise ainsi, pour mieux la comprendre et la digérer. Pas étonnant donc d’y trouver des traces de colère, d’agressivité, voire de violence. « L’enfant met dans ses jeux un mélange de ce qu’il a vécu et de son imaginaire, confirme Daniel Marcelli. Les jeux de faire semblant sont un support de l’expression agressive de l’enfant. Or l’expression agressive, c’est comme l’expression amoureuse : cela fait partie de l’être humain ». C’est pourquoi les jeux de bagarre (soldats, chevaliers, cow-boys et autres ninjas…) ou encore les jeux mettant en scène des animaux à grandes dents qui en mordent d’autres (crocodiles, loups, lions…) attirent tant les enfants.
Des caricaturistes hors pair
Naviguant entre imagination et imitation, les enfants peuvent se faire « caricaturistes » de leurs parents et répéter ce que ces derniers leur disent, sur un ton exacerbé. Un effet de miroir grossissant qui peut secouer certain·es.
« Même dans une éducation bienveillante, où on est très précautionneux, on est bien obligé de poser des limites à l’enfant, et sa frustration peut s’exprimer par le jeu, poursuit Daniel Marcelli. Il peut jouer des scènes de bagarre ou donner une fessée à sa poupée, même s’il n’en a jamais reçu. »
Les enfants puisent aussi leur inspiration ailleurs : « Il ne faut pas oublier que l’enfant a une vie sociale qui n’est pas totalement centrée sur ses parents. Les parents ont tendance à ramener le comportement de leur enfant à ce qu’ils font avec lui. Mais à l’école maternelle ou entre frères et sœurs, les enfants se chamaillent, se mordent parfois, se donnent des coups, et ils reprennent ça dans leurs jeux ».
Parmi les événements de la vie qui se traduisent souvent par une certaine violence dans le jeu, l’arrivée d’un bébé est un grand classique : « Un enfant de 3 ou 4 ans qui a un petit frère ou une petite sœur a envie d’être à la place de ce bébé et de lui faire toutes les misères du monde, en même temps qu’il l’aime bien. Cette envie agressive est normale, c’est une réalité psychologique. Il va donc jouer, dans ses jeux de faire semblant, des scènes dans lesquelles il se libère de cette agressivité. Simplement, il s’en défoule ». Mieux vaut mordre sa poupée que s’en prendre réellement au bébé… Et ça, l’enfant le sait.
Accompagner n’est pas faire intrusion
Le mot d’ordre est donc : laisser jouer. De là à s’interdire d’intervenir ? Non, répond le psychiatre, qui conseille aux parents qui le souhaitent d’entrer en douceur et sans jugement dans le jeu de leur enfant. « Il faut faire la différence entre une intrusion et un accompagnement. Les parents ont des ressources et ces ressources sont dans l’accompagnement ». Pour reprendre l’exemple de l’enfant qui frappe sa poupée, Daniel Marcelli suggère de lui demander : « Qu’est-ce qu’il a fait le bébé ? Il a fait des bêtises ? Pourquoi son parent le tape ? », plutôt que de lui dire : « Tu es méchant, il ne faut pas taper ». « Quand on entre dans leur jeu, les enfants parlent assez facilement. Alors que si on porte un jugement moral, ils risquent de s’inhiber ». Et donc ne plus oser exprimer par le jeu cette part d’agressivité bien normale qu’ils ont besoin d’apprivoiser.
« L’imaginaire de l’enfant lui appartient et il est important de le respecter avant de vouloir le modeler pour qu’il soit conforme à celui de ses parents. Il peut y avoir une forme de douce violence dans l’obligation qui est faite à l’enfant de ne pas être violent dans ses jeux, estime Daniel Marcelli. L’enfant a le droit de ne pas être content, d’être en colère, y compris contre sa maman ou son papa. Il faut aussi que ses parents acceptent ses différentes facettes. »
Quand la violence déborde…
Le problème, c’est quand le jeu, le faire semblant agressif ou violent devient permanent , quand la thématique est toujours la même. « Habituellement, relève Daniel Marcelli, les enfants mettent en scène quelque chose qui les préoccupe, qu’ils essayent de comprendre. Ils y jouent pendant une dizaine de jours et puis, quand ils ont intériorisé les choses, ils passent à un autre jeu. Quand c’est tout le temps la guerre, quand on frappe sans cesse la poupée, quand les crocodiles mangent tout… L’intensité de cette répétition témoigne d’une forme de souffrance de l’enfant, probablement face à une colère, une agressivité, une violence qui le débordent ».
En général, ces débordements sont le reflet d’une situation vécue que l’enfant cherche à exorciser. Soit parce qu’il ou elle a subi de la violence de la part d’un parent, d’un frère ou d’une sœur, ou dans un autre contexte. Soit parce qu’il ou elle est exposé·e à de la violence entre adultes ou vis-à-vis d’un autre enfant.
« Les enfants sont très sensibles aux éventuelles violences que les parents font sur les frères et sœurs », observe en effet le psychiatre. Ici, si l’accompagnement bienveillant d’un adulte ne suffit pas, si l’enfant a l’air inquiet quand on cherche à entrer dans son jeu, voire que ce jeu s’intensifie, Daniel Marcelli recommande de consulter un·e professionnel·le afin de lui venir en aide.
EXTRAIT
Jouer la vie
« En mobilisant et en mettant en scène la réalité vécue par l’enfant, [les jeux symboliques] permettent à celui-ci de se la représenter. Ainsi, les scénarios explorent souvent des grands thèmes de la vie qui préoccupent l’enfant : l’amour, la mort, la pauvreté, la perte, la violence, le conflit, la guerre, la dispute entre les parents, la vie quoi ! […] Il faut laisser l’enfant jouer de cette façon car c’est sa façon de métaboliser les préoccupations de la vie. Pour autant qu’il ne se mette pas en danger, ni ne fasse du mal à l’autre, il lui sera permis, dans les jeux, de tout dire et de tout jouer. Un peu comme dans les rêves… ».
Tiré du petit guide Jeu t’aime édité par Yapaka.
EN RÉSUMÉ
Violence, colère, agressivité...
Mon enfant met en scène, dans ses jeux, de la violence, de la colère ou de l’agressivité. Je fais quoi ?
- En général, rien. Pratique. À condition, bien sûr, de veiller à sa sécurité. S’il y a plusieurs enfants, cela implique de s’assurer que le jeu reste un jeu et que la violence ne devienne pas réelle.
- Les adultes aussi ont le droit de jouer. Il n’est donc pas interdit de l’accompagner, c’est-à-dire d’entrer dans son jeu avec douceur et curiosité, pour le comprendre plutôt que pour le juger.
- Si l’agressivité jouée se met à prendre trop de place, qu’elle se répète, voire s’intensifie, toujours sur le même mode, et que l’accompagnement parental ne suffit pas, l’enfant est peut-être en souffrance face à une émotion qui le déborde. Cela peut valoir la peine de consulter un·e professionnel·le.
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