Santé et bien-être
Délicat, tabou, « touchy », autant d’adjectifs pour décrire le sujet sensible qu’est le poids. Et si le poids ne faisait pas tout ? Comment dépasser les kilos pour parler de manière constructive de son alimentation avec son enfant.
À peine sortie de table, Clarisse, 12 ans, se jette sur la boîte à biscuits. Une seconde fois, la main farfouille dans le contenant métallique en quête d’un dessert. Cédric, le papa, l’interpelle : « On a retrouvé des sachets vides de bonbons dans ta chambre. Tu en es à ton deuxième biscuit alors qu’on vient de souper. Ça ne va pas. Si tu as encore faim, prends un fruit ou fais-toi une tartine ».
Il n’en fallait pas plus pour que Clarisse pleure et évoque des remarques blessantes de camarades d’école : « Vous pensez aussi que je suis grosse ? ». Les parents corrigent le tir, « On ne dit pas que tu es grosse, on te met en garde, c’est différent ».
Gisèle Gual, diététicienne pédiatrique, commente : « La réaction des parents me semble appropriée, ils pointent le grignotage sans mettre en cause le physique de leur fille. Ils peuvent ensuite creuser pourquoi est-ce qu’elle grignote et comment restructurer les repas ».
Le poids, un sujet tabou ?
Anne-Marie, maman de sept enfants, aborde le sujet sans détour. « Il me semble que tu as pris de la bedaine, tu veux rattraper ton père ? ». Et son fils de répondre : « C’est bon, j’ai compris que tu trouves que je suis gros ». Dans cette famille où manger est une institution, le problème de surpoids s’est manifesté sur le tard, à l’adolescence. « Quand ils étaient petits, le cadre était clair. Pour le souper, il y avait de la soupe, un féculent, une viande et deux légumes. La règle, c’était qu’il fallait manger un peu de tout et finir son assiette ».
Dominique, mère de trois filles, dresse le même constat. « Jusqu’à l’adolescence, mes filles ont eu la chance d’avoir un poids tout à fait correct. Mon inquiétude était plutôt que celle du milieu ne suivait pas ses courbes. Son poids ne correspondait pas à sa taille. J’ai cru qu’elle n’atteindrait jamais 30 kg. Mes filles ainée et cadette ont eu des problèmes de surpoids quand elles ont commencé leurs études supérieures. Je n’ai jamais abordé cette question avec elles. Je voyais bien qu’elles étaient mal dans leurs corps. Quelqu’un qui prend du poids le sait, je ne voyais pas l’utilité d’en rajouter une couche ».
Ann, maman de six enfants, se situe dans un entre-deux. Le sujet du corps et de l’alimentation est amené en boutade dans cette famille nombreuse. « Chez nous, ça commence souvent par une blague, mais ça se termine toujours en dispute ».
Ces exemples démontrent la difficulté de parler du rapport au corps et à l’alimentation en famille sans que cela ne crée de crispation. « Oui, la question du poids est taboue et risquée. Les mots que l’on dit à un enfant, quel que soit son âge, vont rester. Il faut bien les choisir et parler du comportement alimentaire qui pose problème plus que du poids », explique Gisèle Gual.
Laurence Wauthier, psychologue chez Nutrikids au Chirec et à la clinique du poids junior de l’Hôpital des enfants-Reine Fabiola (Bruxelles), complète : « À l’ère des réseaux sociaux, le culte du bien manger et de prendre soin de son corps est très fort. Si les prescriptions alimentaires se développent, je ne constate pas beaucoup d’évolution positive sur l’axe de l’acceptation de l’image corporelle. La question du poids est souvent associée à la honte et à la gêne, ce qui explique le tabou qu’il y a autour ».
Gisèle Gual observe un changement de curseur depuis dix ans. « L’alimentation est de plus en plus remise en question et associée à un inconfort. La notion de plaisir diminue au profit de la santé et de la minceur à tout prix. Les gens sont perdus face à la multitude de messages qui leur parviennent. Chez les parents, il y a un fort souci de répondre scrupuleusement aux prescriptions ou, en tout cas, une crainte de mal faire. Ce sont souvent des professionnel·le·s de la santé mais non expert·e·s des questions alimentaires qui donnent des conseils trop généraux ou qui manquent de nuances. Un de mes patients est revenu de la visite médicale organisée par l’école avec un rapport où le médecin a noté ‘obésité !’. Cet enfant n’était pas en obésité, il était sur une courbe de corpulence supérieure, mais disposait d’un bon ratio entre masse grasse et masse musculaire ».
Marie, 23 ans, se souvient d’avoir consulté un médecin généraliste pour un mal de gorge. Et de sortir du rendez-vous sans diagnostic, ni prescription, mais avec une remontrance quant à son poids à surveiller.
Une notion à relativiser
Enfants, (grands-)parents, expert·e·s, s’il y a bien une chose sur laquelle tous nos interlocuteurs et interlocutrices s’accordent, c’est celle-ci : il faut arrêter de tout focaliser sur le poids.
Gisèle Gual explique : « Pour un enfant, on ne parle pas en termes de poids, mais de courbes de croissance et de composition corporelle. Il faut relativiser la fixette sur le poids. J’ai réalisé une petite expérience auprès de mes filles et leurs amies. Je leur ai montré que, malgré leurs corpulences différentes, elles suivaient la même courbe de croissance, c’est-à-dire qu’elles ont un indice de masse corporelle équivalent. Alors que physiquement certaines sont plus développées que d’autres ».
En parler de manière constructive
Moralité ? Pour ne pas mettre les pieds dans le plat, prenez des pincettes et interrogez-vous sur la bonne manière d’introduire le sujet. Laurence Wauthier préconise de ne pas faire référence au corps pour ne pas durcir le trait ou forcer le complexe. L’idéal étant de questionner l’enfant sur son ressenti général et d’initier un dialogue en confiance. « S’il rencontre des problèmes, l’enfant rapportera des moqueries ou exprimera un mal-être. Et c’est à partir de sa plainte que le parent pourra intervenir seul ou consulter un·e professionnel·le ».
Se mettre dans une posture d’aidant·e et non de juge permet de tisser une relation constructive et de tenter de comprendre ce qui pose problème. Est-ce que tu manges trop ? Pas assez diversifié ? De façon déstructurée ? Manges-tu par besoin ? Par envie ? Par ennui ? Par frustration ? Les questions peuvent aussi surgir après le repas pour être mieux à l’écoute de ses sensations : est-ce que tu as mangé à ta faim ? Trop ? Trop peu ? Autant de questions qui vont permettre à l’enfant d’interroger son rapport à l’alimentation et de cheminer pour mieux être à l’écoute de son corps et de ses besoins.
C’est dans cet état d’esprit que Rosie, 36 ans, élève sa petite fille de 2 ans. « J’ai envie de lui apprendre à écouter son corps pour bien fonctionner ». Marie, maman d’un garçon de 3 ans, est sur la même longueur d’onde. « Je voudrais que mon enfant soit en bonne santé et qu’il apprenne à avoir envie de ce dont il a besoin ».
En tant qu’enfant, Marie se souvient d’une alimentation trop riche et en trop grande quantité. D’une nourriture plaisir et récompense aussi. « Deux de mes frères et sœurs sont obèses aujourd’hui, mais je pense que ce qui posait problème, c’est que mes parents n’étaient pas exemplaires et demandaient des efforts qu’ils ne consentaient pas eux-mêmes ». A posteriori, elle pense que l’argument de l’inquiétude quant à la santé de son enfant serait une bonne manière d’en parler.
Le fin mot de l’histoire ? Relativiser la notion de poids pour s’intéresser davantage aux sensations corporelles. Inviter l’enfant à mieux connaître et estimer ses besoins plutôt qu’à le blâmer pour une sucrerie qu’il mange ou le frustrer en le privant de certains aliments. Regarder du côté des courbes de corpulence plutôt que de se fixer sur les kilos. En parler avec son enfant, oui, certainement, mais soigner ses mots. Et se positionner comme aidant·e à partir du mal-être exprimé. Tout un programme…
POUR ALLER + LOIN
Pensez aux diététicien·ne·s pédiatriques
Si vous aspirez à du relais, les consultations auprès de diététicien·nes pédiatriques représentent un premier moyen de partager la charge mentale. Laurence Wauthier renseigne également « l’approche des centres multidisciplinaires qui offrent un soutien et un accompagnement à la fois sur le plan médical, psychologique, des habitudes alimentaires et du sport qui constituent les piliers d’une bonne prise en charge. Les ateliers sont aussi très riches. Que ce soit lors d’expériences gustatives ou d’espaces d’échanges sur le harcèlement, j’observe vraiment les bienfaits de ce genre de séance collective sur mes jeunes patient·es ».
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