Développement de l'enfant
On parle encore peu des enfants atteints de trouble oppositionnel avec provocation (TOP). Pourtant, une fois qu'il est diagnostiqué, les parents sont grandement soulagés et leurs petit·es peuvent être apaisé·es. Familles et psys nous présentent un trouble qui n’a rien de topissime.
Il existe plusieurs façons qu’un sujet nous parvienne en tant que journaliste. Tout un ensemble de personnes concernées nous alerte. Parfois les attaché·es de presse font mouche, parfois c’est l’intuition seule qui fait son œuvre. Et souvent, particulièrement lorsqu’on travaille au Ligueur, des proches nous relatent la réalité d’un enfant qu’on a sous les yeux depuis quinze ans…
Des épisodes de violence
C’est le cas avec le trouble du jour : les enfants TOP. Que je vois donc se déployer depuis une grosse décennie chez la fille de proches, sans savoir même de quoi il en retourne. Les manifestations du trouble ? Soizic*, la maman de la petite que l’on appellera Anémone*, les relate, non sans douleur. Depuis qu’elle est née, Anémone n’a de cesse de se montrer insolente, de provoquer les adultes, de se montrer défiante à l’égard de toute forme d’autorité et, dans les pics de crise, de taper ou casser tout ce qui l’entoure. Ses parents ont beau redoubler de douceur, favoriser le dialogue, rien n’y fait, comme si toute forme de communication s’avérait impossible.
Dans la famille de Cynthia*, on monte d’un cran dans la manifestation de la violence, avec Alex*, grand gaillard de 16 ans qui, depuis qu’il est tout petit, comme Anémone, casse tout ce qui l’entoure - murs, chaises, meubles, portes… - et termine invariablement soit par menacer sa maman, avec qui il vit seul, de tout ce qui lui tombe sous la main, soit par se cogner contre les murs ou par se jeter dans les escaliers.
Un trouble reconnu scientifiquement, mais qui reste encore méconnu des professionnel·les et donc des parents
Nous exposons ces situations à Emelyne Romont, psychologue clinicienne au SRJ (service résidentiel pour jeunes) et CAPS de Nivelles. Selon la professionnelle, qui passe ses journées avec des jeunes atteints de ce trouble, la première manifestation est une forme d’irritabilité. « On ne parvient pas à gérer sa frustration. Alors, elle s’exprime par des cris, par des coups, par des insultes. On détruit des objets, ce qui est caractéristique de ce que l’on appelle une crise clastique, des épisodes de violences matérielles. Tout cela émane d’une véritable difficulté à gérer les émotions, à mettre des mots sur ce que l’on ressent. Ce qui met les enfants en danger. Là où je travaille, il faut souvent contenir ces jeunes pour éviter qu’ils fassent mal autour d’eux ou se fassent mal à eux-mêmes ».
D’où l’importance d’encadrer par l’affection. Ces jeunes ont un grand besoin de cadre et de limites. Voilà qui les sécurise énormément. « Comme pour les enfants du tout-venant », ajoute la psy. Cette précision faite, voyons à quel moment et comment il faut agir.
« Comme de la nitroglycérine »
« Il fait un p’tit caprice là, hein ? ». Difficile de séparer le caprice de la manifestation du trouble. Cette observation, les mamans l’entendent depuis les premiers pas de leurs enfants en société. De son côté, Emelyne Romont comprend. « Ce n’est pas évident. Moi aussi, j’ai du mal à bien saisir la limite. Simplement, on sent que l’enfant est abîmé par ça. Il en porte les stigmates physiques. De plus, souvent, il n’a pas les codes en société. Rappelons que ce trouble, c’est le sommet visible de l’iceberg. C’est-à-dire qu’il opère très majoritairement chez un enfant victime de maltraitance ou alors chez un enfant à qui il a manqué un cadre ».
Pour Cynthia, le diagnostic a été une véritable délivrance. Elle a grandi dans l’idée que la douloureuse séparation avec le père d’Alex était l’épicentre du comportement de son fils. « Il n’a jamais été intégré nulle part. J’ai entendu des choses très dures. À l’école, on me disait qu’il souffrait de ‘sociopathie’. Je me suis fâchée avec une partie de ma famille qui me répétait qu’il lui fallait un père pour lui apprendre la discipline, sous-entendant qu’une mère seule est incapable d’en faire preuve ».
La maman multiplie alors les rendez-vous chez les psys. En vain, rien à signaler. Si ce n’est les répercussions d’un passé agité. La séparation a été un chapitre chaotique dans le parcours de l’enfant. « Votre fils souffre d’un trouble de l’attachement », entend-elle, avant que ce ne soit démenti. Puis, un jour, elle entend parler de l’asbl TDAH et décide de la rencontrer. « J’étais prête à tout essayer, même d’aller chez un mage vaudou », plaisante-t-elle rétroactivement.
Elle n’aura pas besoin d’aller jusque-là, puisque, de fil en aiguille, un psy lui donne les clés. « Comme si on révélait enfin une grosse partie d’un mode d’emploi trop longtemps effacé », révèle-t-elle, soulagée. Alex doit être pris en charge rapidement et être médicamenté. « Quelques anxiolytiques, principalement, et des suivis thérapeutiques. D’ailleurs, moi aussi, j’ai décidé de me faire suivre, pour relâcher un peu de pression. J’ai été comme de la nitroglycérine pendant toutes ces années, prête à péter à la gueule de n’importe qui ».
À la suite de ce témoignage, Emelyne Romont revient sur deux choses. D’abord que la prise de médicament n’est pas toujours administrée, mais qu’elle permet d’apaiser certains comportements. Et surtout, comme l’a fait Cynthia, elle encourage fortement les familles à entreprendre une thérapie à la suite du diagnostic. « Ça peut être intéressant de voir comment on fonctionne. C’est souvent une systémique familiale qui alimente et amplifie le trouble ». Reste à savoir quand le parent doit s’alerter.
« Topsolescence » du trouble
Face à la dureté des témoignages, nous sommes surpris que ce trouble soit si peu connu du grand public et, comme nous le rapportent Cynthia et Soizic, dont la fille a connu un diagnostic tardif, qu’il soit tout aussi peu connu des professionnel·les de santé. Pourtant, Emelyne Romont ainsi que d’autres psys interrogées en amont de cet article confirment qu’ il est validé scientifiquement et continue à faire l’objet de recherches.
« Ce qui est complexe, observe Annie Vanderen, psychologue qui travaille principalement avec les 6-12 ans, c’est que l’étendue des troubles, internalisés comme externalisés, demeure très vaste pour les parents. On s’en débarrasse par un expéditif ‘C’est juste un caprice’, or, il ne s’agit pas d’une simple crise. Nous n’en sommes qu’au début de la découverte de tous ces troubles. Ils ont une existence scientifique depuis quinze-vingt ans maximum. Mettre les professionnel·les d’accord, communiquer auprès du grand public jusqu’à atteindre les réalités des familles, ça prend du temps. Peu importe les noms et les causes, les débats idéologiques autour, la réalité, c’est qu’au bout des discours, il y a un enfant en souffrance qui ne parvient pas à s’adapter au monde qui l’entoure ».
En effet, un enfant atteint d’un trouble TOP, c’est d’abord un enfant qui éprouve des difficultés. À l’école, à la maison, auprès de ses pairs ou dans les activités qu’il mène. « C’est de ça que le parent doit partir, rappelle Emelyne Romont. Si les difficultés se répètent au bout de six mois, il est préférable de commencer à se renseigner ou de consulter. Il existe des études assez complètes sur Google Scolar, Pubmed ou Cairn info. Pour le reste, méfiez-vous des infos glanées sur le web et gare à l’auto-diagnostic, surtout. Il est très important de se forger un esprit critique vis-à-vis de la provenance des informations glanées sur les sites ou, pire encore, sur les réseaux sociaux ».
Pour finir, les protagonistes de cet article répètent en chœur que les parents dont l’enfant est atteint de ce trouble ne doivent pas nourrir le sentiment que les agissements de leur petit·e leur sont personnellement destinés. Ne pas le prendre pour soi. Apprendre à faire bloc et essayer de comprendre que les comportements violents ou excessifs qui émanent de leur enfant sont une manière pour lui de décharger le trop-plein accumulé. Ce trouble est avant tout une perte de contrôle, liée aux trop nombreuses frustrations amoncelées. Ne restez pas seul·e avec cela, parlez-en autour de vous. À votre médecin traitant, au PMS de l’école, aux proches.
Une collaboration autour de l’enfant n’est jamais vaine. C’est ainsi que nous parviendrons à faire du trouble TOP, un trouble TOPsolète.
À LIRE AUSSI