Loisirs et culture

Les Éclaireuses : « Je suis pleine de gratitude d’avoir croisé les routes de Marie et Juliette »

interview de la réalisatrice du documentaire "La Petite école"

« Spoil alert », le titre de cet article est l’ultime phrase de cette interview. Ce sont les derniers mots prononcés par la réalisatrice Lydie Wisshaupt-Claudel lors de cet entretien réalisé dans le cadre de notre article Petite école, grande résonance. Au cœur de la rencontre, le film Les Éclaireuses dont une des projections de lancement a été accompagnée de la présence active du Ligueur, du Ciré, de la Croix-Rouge, de Fédasil. 

Au début du projet, le film devait s’appeler Les commencements, pourquoi avoir changé de nom ?
Lydie Wisshaupt-Claudel :
« Le travail sur le titre, c’est toujours compliqué. À un moment, le film s’est effectivement appelé Les commencements. En cours d’écriture, c’est devenu simplement La petite école. Mais, au fur et à mesure, je ne voulais plus du mot école dans le titre. Je désirais quelque chose de plus large. Je n’avais pas envie d’un titre film qui circonscrive. Le film allait plus loin que le lieu. Au moment où j’ai choisi Les Commencements, j’étais centrée sur les prémices, sur les outils pédagogiques. Ma préoccupation, c’était : 'Comment démarre leur métier d’enseignante ?'. Il y avait aussi le commencement des enfants, le démarrage des projets. Mais là aussi je me suis rendue compte que j’étais dans quelque chose de plus large, de plus intemporel, au-delà d’une simple chronologie. Les 'personnages' de Marie et Juliette ont pris une dimension beaucoup plus large, dépassant la question pédagogique. Puis ces enfants, ils n’étaient pas 'au début'. Ils avaient déjà vécu plein de chose. On était dans un moment de rencontre, pas au départ de quelque chose. Il est devenu évident que j’avais envie d’un terme qui les désigne elles plutôt que de trouver un mot pour désigner ce qui se passait dans la Petite école. D’où, Les Éclaireuses. »

Ce qui frappe dans ce film, ce sont ces longs plans sur Juliette où semblent se disputer l’espoir et le doute. Il y a une proximité étonnante.
L. W.-C. :
« C’est compliqué de définir une relation comme celle-là. D’autant plus que dans mes films précédents, je n’étais pas dans cette temporalité. J’étais sur des territoires où je ne restais pas longtemps. Les personnages ne faisaient que passer. Là, c’est une autre relation qui s’est nouée.  Une relation d’amitié ? Peut-être, mais qui est plus que ça et pas du tout ça non plus. Ce qui est sûr, c’est que cela a été une relation d’intimité et de confiance très très forte. Quelque chose de complètement inédit pour moi. Je dois dire que je suis transformée pour toujours d’avoir réussi à gagner leur confiance. Je pense qu’humainement la confiance je pouvais l’avoir, mais en tant que cinéaste, ce n’était pas gagné. Quand je les ai rencontrées, je ne savais pas encore que j’aurais l’envie d’en faire un film. J’ai d’abord été aimantée par leur projet à travers leurs mots, leurs images. Je leur ai dit que j’étais dans le cinéma. Et que j’avais un outil à ma disposition. Je pouvais les soutenir d’une manière ou d’une autre dans leurs démarches. J’avais imaginé des ateliers vidéos ou quelque chose comme ça. Très vite, elles m’ont dit il n’y avait pas de place pour une caméra dans leur salle de classe. Ce n’était pas possible. Il y avait un rapport de protection. Protéger les enfants d’un regard extérieur qui risquait de leur faire du mal. On a appris à se connaître. Quand j’ai senti que c’était vraiment un film que j’avais envie de faire et pas des ateliers, j’ai insisté. Pour ça, j’avais envie de venir auprès d’elle sur un temps très long. Elles m’ont dit : 'Tu dois venir dans l’école, t’inscrire dans son espace. Te rendre utile, pas pédagogiquement. Puis on doit s’aider mutuellement, si tu vois qu’il n’y a plus de papier toilette. Ben, il faut le remplacer. S’il faut passer le balai, tu passes le balai. Et puis, prend ton carnet de note cela nous sera utile d’avoir un regard extérieur. Dis-nous avec tes mots ce que tu vois, on se considère comme enseignante chercheuse. Que quelqu’un nous observe, c’est important pour nous'. Finalement, j’y suis allée presque tous les jours. Trois mois après, on s’est dit qu’on pouvait tenter quelque chose avec la caméra. Même quand on ne filmait pas, je venais régulièrement. Pour les enfants, j’étais la dame qui fait le film. Ils se sont accommodé de ma présence. On pouvait se mettre à 30 cm et commencer à travailler. Cela nous a permis, par exemple, d’observer Juliette, au plus près, de longues minutes, dans ses questionnements intérieurs et ses doutes. »

Ce qui est étonnant aussi, c’est que les enfants restent naturels, ils ne cherchent pas l’œil de la caméra.
L. W.-C. :
« L’immersion et le temps long ont permis de trouver la bonne distance, d’assumer le fait qu’on était là. Au début, je me suis dit que je n’allais jamais y arriver, que j’allais filmer seule et de loin. Que j’allais zoomer, à distance. Mais en fait non, je me suis rendue compte que ce ne serait pas possible de cerner ce qui se passait là en adoptant cette technique. Il fallait que je m’impose. En silence, en toute discrétion. Je devais être juste là, me sentir légitime. Et ça a fonctionné. Concernant les enfants, il y avait de la curiosité. Mais ils ne posaient pas devant la caméra, c’était plutôt : 'Montre-moi comment ça marche'. Il y avait comme un émerveillement face à ce nouvel outil. Très vite, même les parents nous ont acceptés. Cette confiance acquise par la constance de la relation a beaucoup joué. J’étais là comme un membre de l’équipe de l’école. On a beaucoup d’images, on a tourné longtemps. »

J’étais là comme un membre de l’équipe de l’école. On a beaucoup d’images, on a tourné longtemps.

Le film n’est pas un huis clos. À certains moments, on sort du cocon de la petite école, notamment pour assister à des réunions à l’extérieur.
L. W.-C. :
« Très vite, j’ai senti qu’il fallait suivre Juliette et Marie dans leurs démarches plus administratives. C’était dans l’ordre de la narration. Cela permettait aussi de chercher de la matière pour comprendre le projet, les enjeux. Tout cela en situation. On apprend les choses au moment où on est traversé par une question spécifique. Le moment où elles ont besoin d’aller vers des philosophes, des anthropologues, c’est le moment où elle se posent justement ces questions spécifiques. Cela nous permet d’apprendre des choses sur La petite école, mais aussi de saisir le moment où c’est un enjeu pour elles. C’était passionnant. Il y a énormément de choses qui sont relatées. Ces moments filmés hors de la petite école forment un tout avec les autres scènes. Je ne les ai pas vécues comme quelque chose de différent parce que je filmais toujours Marie et Juliette. On les suivait lors de la réunion préparatoire, sur le trajet, dans le train, au retour. Cela faisait partie intégrante du sujet, du récit, du projet de la petite école. »

Le soin apporté aux images est aussi important dans votre démarche.
L. W.-C. :
« Lorsque je trouve des gens beaux, je veux que les spectateurs les trouvent beaux aussi. Je trouvais magnifique le lieu qu’elles ont investi. Le soin qu’elles y portent est aussi très précieux. Ce cocon me semblait essentiel. Il fallait le ressentir tel quel. Je me suis fait accompagner pour ça, notamment pour trouver la bonne distance. Trop près ou pas ? Où est ce qu’on se place pour mettre les choses en valeurs ? Par exemple, cette école est ouverte sur la rue, il fallait jouer avec le langage cinéma pour rendre ça. Cette porte qui s’ouvre et qui se ferme. Donner l’idée de refuge, le bruit de la ville qui rentre et qui s’arrête quand la porte se ferme. Pour l’image, j’ai été épaulée par un ami, Colin Lévêque que je connais depuis des années. On n’a pas besoin de parler beaucoup pour se retrouver sur la même longueur d’onde. Ensemble, on a fait le choix d’une caméra plus lourde, d’un pied. C’était une manière d’assumer notre présence. Mais aussi d’avoir des belles images qui rendaient l’atmosphère du lieu. »

Le défi dans ce tournage, c’était définitivement de trouver la bonne distance ?
L. W.-C. :
« Il y avait tout cet enjeu des espaces. Il fallait jouer entre proximité et distance. Mais aussi entre la douceur et la dureté. Il y avait des choses parfois dures à vivre. Même physiquement. On s’est posé des questions. Est-ce qu’on filme ça ? Comment on réagit avec la caméra lorsqu’il y a des situations difficiles avec les enfants? Souvent on ne filmait pas ces moments difficiles, on se disait notre place n’est pas ici. Il fallait qu’on reste loin… Au fur et à mesure, le 'temps long' du tournage a permis de se dire qu’on serait en de ça de ce qui se jouait, si on ne filmait pas ces situations-là. On était trop dans la pudeur, trop dans l’économie des émotions plus dures. On passait à côté de quelque chose. On ne comprenait pas toutes les difficultés des enfants. On ne montrait pas la force de ces femmes et ces lieux… Je pense qu’à un moment le travail a été d’aller au-delà de notre pudeur naturelle. Cela n’allait pas être malaisant, ni complaisant. Il fallait juste trouver la bonne distance. »

Dans les phrases prononcées par Marie et Juliette, est-ce qu’il y en a une que vous auriez envie de mettre en exergue ?
L. W.-C. :
« Il y en a une qui me revient. J’y pense souvent. C’est quand Juliette est au groupe de recherche universitaire et qu’elle dit : 'Finalement, je crois qu’il n’y a pas grand-chose qui se joue entre un adulte et un enfant à part l’apprentissage'. Cette phrase m’accompagne régulièrement, je me dis souvent qu’en tant qu’adulte, cela m’a poussée à me poser une question essentielle : 'Comment être une force d’exemple à la hauteur de mes valeurs ?'. Dans mon quotidien de parent, cela se traduit par : 'Comment me comporter avec mes filles de telle sorte que je sois en accord avec moi-même ?'. Je me dis finalement que cela doit être ma ligne de conduite, faire le plus possible attention à moi-même pour être un bon exemple. Si j’ai envie de leur inculquer la douceur ou l’importance de la liberté, il faut que je la respecte cela moi-même. Sans ça, les injonctions contradictoires sont à tous les coins de rue. En tant que parent, on n’y échappe pas toujours… Mais, cette phrase est là pour me rappeler la bonne attitude. J’essaie de retenir ça dans le lien avec mes filles. Essayer de pas être trop dans le contrôle, dans le jugement. C’est ça que j’associe à la phrase de Juliette. »

Ce film vous a changée ?
L. W.-C. :
« J’ai été modifiée à tout point de vue par ce film. En tant que parent, en tant que collaboratrice de cinéma… Je pense vraiment quotidiennement à la Petite école. Au-delà des questions d’exemples, d’apprentissages, cela m’a aussi questionnée sur le rapport de mes filles avec l’école. Cela m’a aussi transformée, dans le rapport intime que j’ai avec celle-ci. Dans ma perception de ce qu’elle peut être. Cela m’a ouvert les imaginaires. Je suis pleine de gratitude d’avoir croisé les routes de Marie et Juliette. »