Crèche et école
Suspension du chantier gratuité, réforme de l’enseignement qualifiant, les mesures prises par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles inquiètent les acteurs qui militent pour une meilleure égalité des chances à l’école. Éclairage avec Solayman Laqdim, Délégué général aux droits de l’enfant.
En 2021, nous avions interviewé votre prédécesseur Bernard De Vos qui avait partagé son analyse sur les avancées et défis en matière de gratuité scolaire. Quatre ans plus tard, ce chantier évolue-t-il dans la bonne direction au regard du droit de l’enfant à l’éducation ?
Solayman Laqdim : « Sous la précédente législature, on a pu observer de réelles avancées, notamment en ce qui concerne la gratuité des fournitures scolaires qui est effective dans l’enseignement maternel et s’est étendue progressivement jusqu’à la 3e primaire. J’aurais aimé que cet effort se poursuive, comme c’était prévu par le Pacte pour un enseignement d’excellence. Certains estiment que c’est seulement l’accès à l’école qui doit être gratuit alors que la Convention internationale relative aux droits de l’enfant (CIDE) préconise que l’école soit gratuite dans son entièreté. Le comité des Nations Unies chargé du suivi de l’avancement des droits de l’enfant dans chaque pays a formulé une série de recommandations à l’adresse de la Belgique pour qu’elle poursuive le chantier de la gratuité scolaire qui n’est ni une faveur, ni une aide sociale, mais un droit. »
« Les voyages scolaires et les cantines sont deux autres sujets de préoccupation »
S. L. : « Au-delà de la suspension de ce chantier, on observe une augmentation des coûts scolaires : l’école est plus chère qu’avant. Malgré les efforts pour diminuer les coûts des fournitures, de nouveaux frais sont apparus comme ceux relatifs au matériel informatique pour les élèves du secondaire. Les écoles sont tenues de communiquer en début d’année une estimation des différents frais autorisés et facultatifs (piscine, activité sportive ou culturelle, repas chaud, revue didactique…). Tout mis bout à bout, ça commence à chiffrer ! Multipliez ce montant par le nombre d’enfants par famille et vous comprendrez que certains parents soient en difficulté. Les écoles sont tenues de proposer des échelonnements ou un fonds de solidarité pour les familles en difficulté mais celles-ci n’osent pas toujours y faire appel, c’est trop stigmatisant. Des parents qui préfèrent sauter un repas pour remplir la boite à tartines du lendemain, renoncer à un soin de santé pour payer le voyage scolaire du gamin, faire appel à la famille, il y en a des tas. »
Au-delà des fournitures, quels sont les autres enjeux liés à la gratuité scolaire ?
S. L. : « Les voyages scolaires et les cantines sont deux autres sujets de préoccupation. Je plaide a minima pour qu’un plafond soit défini pour les voyages scolaires comme c’est le cas pour le cycle maternel. Pour les cantines, une étude de l’économiste Anne-Catherine Guio du centre de recherche luxembourgeois LISER estime qu’il faudrait 168 millions d’euros pour financer des cantines scolaires gratuites à destination des enfants en situation de pauvreté. »
« En Finlande, les cantines scolaires gratuites existent depuis 1948. Prenons-en de la graine, c’est un investissement sur l’avenir. »
S. L. : « La Belgique s’est engagée à réduire la précarité infantile à l’horizon 2030. La gratuité des cantines serait un pas dans la bonne direction quand on sait qu’un enfant sur quatre va à l’école sans tartine. Assurer un repas le midi, c’est agir sur la concentration des enfants et, par ricochet, sur les apprentissages et la réussite scolaire. En matière de santé publique, c’est un moyen d’assurer un accès à une alimentation équilibrée et de lutter contre l’obésité infantile. Quel que soit le milieu social de l’enfant, cela permet aussi de dispenser les parents de pourvoir le repas de midi. En Finlande, les cantines scolaires gratuites existent depuis 1948. Prenons-en de la graine, c’est un investissement sur l’avenir. Contrairement aux messages véhiculés, le fait d’investir sur les couches les plus vulnérables de la société profite à tout le monde. Des études réalisées notamment par l’Unicef montrent qu’1€ investi dans des politiques sociales comme l’éducation, la santé ou la nutrition rapporte entre 7 et 15€ sur le long terme. »
168 millions, ce n’est pas rien, surtout en période de prudence budgétaire. Comment dégager une telle enveloppe pour financer des cantines scolaires gratuites ?
S. L. : « Il ne faut pas nécessairement plus de moyens. Prenons l’exemple du redoublement, pratique à la fois répandue, inefficace et coûteuse. En Fédération Wallonie-Bruxelles, un élève de 5e secondaire sur deux a doublé dans l’enseignement général. À titre comparatif, la France a un taux de redoublement de 20 %. Or, le redoublement a peu d’impact sur la réussite scolaire, abîme l’estime de soi d’un élève et favorise le décrochage scolaire. »
« Toutes les mesures politiques ont un impact sur les enfants. »
S. L. : « On estime que, chaque année, le redoublement coûte plus de 400 millions d’euros d’argent public. Notre pays dispose d’un enseignement parmi les plus inégalitaires des pays de l’OCDE. La Belgique peut se targuer d’investir un montant considérable par élève mais cet effort n’est pas fructueux quand on voit notre classement aux tests PISA. Notre système scolaire doit revoir sa copie pour être plus performant. Une partie des 400 millions d’euros alloués au redoublement pourrait très bien être réaffectée aux cantines scolaires.»
Dans un avis publié sur votre site, vous écrivez que les réformes socio-économiques envisagées par le gouvernement risquent de compromettre l’égalité des chances à l’école. Expliquez-nous ?
S. L. : « Un des derniers lieux où on peut encore mettre tout le monde sur un pied d’égalité, c’est l’école. Je n’ai pas l’habitude de parler de mon histoire personnelle, mais elle l’illustre bien. Je viens d’une famille modeste, mes parents étaient tous deux illettrés, c’est grâce à l’école que je suis là où je suis. L’école peut jouer le rôle d’échelle sociale. Je dis bien échelle et pas ascenseur dans le sens où ça demande un effort de la part de l’élève pour s’accrocher et grimper, alors que dans l’ascenseur, il suffit de pousser sur le bouton et tout le monde monte. Les politiques sociales et scolaires ne sont pas suffisamment ambitieuses pour permettre à tout enfant de gravir cette échelle. Au niveau fédéral, le projet de limiter les allocations de chômage dans le temps et de supprimer l’aide sociale aux familles en situation de migration va encore aggraver la précarité de nombreuses familles. Une famille sur trois vit sous le seuil de pauvreté à Bruxelles. En Wallonie, c’est une famille sur quatre. Toutes les mesures politiques ont un impact sur les enfants. Si on prend l’exemple du travail de nuit qui commencera dans le futur à minuit au lieu de 20h, cela engendrera une perte salariale et donc impacter le niveau de vie de la famille. La réforme des congés parentaux risque aussi de rendre la conciliation des vies professionnelle et familiale plus ardue. »
« Les ménages monoparentaux qui sont quatre fois plus exposés à des risques de pauvreté avec, dans 85 % des cas, des mamans à la tête de ces ménages.»
S. L. : « Il y a des groupes qui sont clairement identifiés comme plus exposés au risque de pauvreté. C’est le cas des ménages monoparentaux qui sont quatre fois plus exposés à des risques de pauvreté avec, dans 85 % des cas, des mamans à la tête de ces ménages. Certaines cumulent des conditions incompatibles comme le fait d’avoir une garde exclusive et un statut précaire accompagné d’horaires de travail difficiles à concilier avec ceux de l’école. Cela se corse encore quand on sait qu’une part d’entre elles ne reçoit aucune contribution alimentaire. Si on ne dispose pas d’une politique de soutien pour ce groupe à risque, ça va être très compliqué pour les enfants issus de ces familles de suivre une scolarité normale. Avec le gouvernement actuel, nous nous retrouvons dans une situation très frustrante. Nous devons nous battre pour défendre les acquis alors que nous aimerions engranger de nouvelles victoires. »
ZOOM
Le cas de l'enseignement qualifiant
L’enseignement qualifiant est en pleine mutation avec la disparition des 7ᵉ technique de qualification, des restrictions de filière et aussi le non-financement d’élèves de plus de 18 ans. Quels sont les risques de cette réforme ?
S. L. : « D’après moi, c’est un choix politique qui ne va pas dans la bonne direction. Ces familles devront encore mettre davantage la main au portefeuille. Prenons l’exemple des élèves qui quittent les établissements scolaires pour la promotion sociale. Ils devront dorénavant payer un droit d’inscription. Quid de leur accès aux bourses et allocations familiales ? Pourront-ils y avoir accès s’ils dépendent d’un enseignement pour adultes ? Je n’en suis pas certain. Je vais suivre avec attention les conséquences de cette réforme sur l’accès aux bourses d’étude et aux allocations familiales. Je suis inquiet. »
EN SAVOIR +
L'examen de la Ligue des familles
Lire l’étude de la Ligue des familles sur l’enseignement qualifiant « Filière métier : frais scolaires explosés », août 2025
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