Loisirs et culture

Ouvrir un album jeunesse pour clore la séance psy

La psychologue Isabelle Chavepeyer utilise le livre jeunesse en fin de séance avec les enfants

Les livres jeunesse ont mille vies. Ils servent, par exemple, à terminer une séance psy avec un enfant. Une pratique menée depuis une dizaine d’années par Isabelle Chavepeyer à Namur. Un formidable témoignage de la force de la littérature jeunesse !

Isabelle Chavepeyer est psychologue clinicienne indépendante pour enfants. Elle exerce en consultation privée et dans le service neuropédiatrique d’un hôpital. On la connaît aussi comme formatrice au Fraje (Formation et Recherche - Accueil du Jeune Enfant). Deux activités qu’elle ne sépare pas : grâce au Fraje, elle a pu explorer les questions d’art et de culture qui nourrissent tant son travail de psy.
La plupart des enfants qu’elle reçoit sont âgés de 2 à 16 ans. Inquiétudes quant à leur développement, troubles du comportement, difficultés relationnelles, vécus traumatiques… : les motifs qui amènent les familles à la consulter sont multiples.

Un livre parmi trois

Isabelle Chavepeyer n’a jamais théorisé sur sa pratique, prévient-elle. Elle raconte, précisément et avec nuance. « Au début, je cherchais des repères d’entrée et de sortie de séance. Assez vite, j’ai pensé à la terminer par une lecture. Très vite aussi, j’ai perçu que cette lecture était plus qu’un rituel ». Le déroulement ? Dix minutes avant la fin de la séance, un coucou – « très doux » – programmé sur son portable sonne. Isabelle Chavepeyer sélectionne alors trois albums jeunesse dans son armoire qui en contient une quarantaine – « exclusivement des livres de fiction ».

« Le livre est un support culturel qui permet de se sentir libre »

« Je choisis trois albums qui entrent en résonance avec ce que j’ai ressenti et compris, ce qui était en jeu durant la séance et ce qui s’est partagé de façon verbale et, surtout, non verbale ». Elle présente les trois livres à l’enfant. Il élit celui qu’elle lui lira à voix haute. Le moment est soigné. Puis, au revoir.
« Cette lecture est un repère sécurisant pour l’enfant, dit la psychologue. Elle facilite notre séparation. Et elle le rassure sur le fait qu’il va, juste après, retrouver maman ou papa. »

Contenant de pensées

On le sent, cette lecture apporte bien plus qu’un repère temporel. Isabelle Chavepeyer continue sur sa lancée : « Avec ce choix d’albums, je renvoie à l’enfant ce qui, à mes yeux, m’a semblé important durant la séance, et je lui ouvre des perspectives. Un album, avec sa poésie, ses images, invite à mettre en mouvement l’imaginaire et à se relier ». Si elle lui faisait un retour dans un langage factuel, l’impact serait autre : « L’enfant se sentirait obligé de m’écouter ou de m’obéir, il risquerait de couper le lien. On ne serait pas dans un partage, comme on peut l’être autour d’un livre ».
Cette pratique de la lecture les aide tous les deux, éclaire la psychologue. « Le livre a une fonction de contenant de pensées. C’est un support culturel sur lequel on peut, l’un et l’autre, s’appuyer. Parfois – je pense aux enfants qui souffrent d’un trauma –, il y a des choses indicibles. Même si je perçois toute l’horreur qu’ils ont traversée, mes mots ne seront jamais à la hauteur de ce qu’ils ont vécu. Le livre offre une enveloppe, un langage, des images, une poésie aux expériences et aux émotions. C’est comme si l’auteur/l’autrice, l’illustrateur/l’illustratrice nous prêtaient leur appareil à penser. Avec le livre, je peux retrouver de la contenance. Et l’enfant aussi ».

C’est cadeau !

Certains enfants venant à la consultation d’Isabelle Chavepeyer sont familiarisés avec la littérature jeunesse. D’autres, pas du tout. Reste que la lecture de fin de séance, ce n’est pas la lecture en famille. Même si, des deux côtés, le rituel et le plaisir partagé comptent. La différence ? « Ici, c’est moi qui choisis trois livres et je ne les choisis pas au hasard. En le faisant, j’exprime mon empathie à l’enfant ».
De même, la psychologue insiste : les livres qu’elle propose ne sont pas des livres-médicaments. Il ne s’agit pas de raconter l’histoire d’un enfant qui refuse d’aller dormir à un petit patient qui a du mal à trouver le sommeil.
« À un enfant profondément déprimé, je peux proposer Les trois cochons de David Wiesner (Circonflexe). Il n’y a pas de cochon déprimé dans l’histoire. Mais celle-ci dit : même quand le loup menace à notre porte et qu’on pense mourir, tout reste possible… À un autre enfant déprimé, je lirai sans doute un autre titre. »
«  En passant par le livre, je dis implicitement à l’enfant : ‘Je ne suis pas toute-puissante, je ne détiens pas LA vérité. Je te donne une lecture de ce qui se passe pour toi. Le livre, avec la vision sur le monde qu’il propose, t’offre une autre lecture. Et je te fais confiance : tu vas trouver ta propre lecture, sur ton chemin à toi’, conclut Isabelle Chavepeyer. Cela l’aide à se sentir libre. Pour s’approprier ce qui a du sens pour lui ». Autrement dit, il en fait ce qu’il veut, de cette lecture, de ce livre : « Il prend ou il ne prend pas. C’est vraiment cadeau ! ».

EN SAVOIR +

Dans l'armoire d'Isabelle Chavepeyer

Isabelle Chavepeyer est exigeante quant à la qualité des livres qu’elle propose. Dans son armoire : La toute petite dame de Byron Barton (L’école des loisirs), Aboie, Georges ! de Jules Feiffer (L’école des loisirs/Pastel), Mon amour d’Astrid Desbordes et Pauline Martin (Albin Michel Jeunesse), Oh non, George ! de Chris Haughton (Thierry Magnier), La valise de Chris Naylor-Ballesteros (Kaléidoscope). Et tant d’autres.
« Je pense bien les connaître, confie-t-elle. Mais je les redécouvre sans cesse sous des angles nouveaux. Grâce aux enfants et à ce qui se passe avec eux dans un lien singulier à un moment précis. »