Développement de l'enfant

Père-fille : cerbère ou ange gardien ?

Raymond est veuf et père de Marie, âgée de 14 ans. Avec lui, nous explorons les rapports entre un papa monoparental et sa fille. Des relations pas toujours faciles en cette période délicate qu’est l’adolescence.

Un père veuf ou séparé est amené à élever tôt ou tard sa fille à temps plein ou à temps partiel. Et à l’adolescence, une fille est parfois compliquée à comprendre. Entre son désir d’autonomie, de liberté et son besoin de reconnaissance ou d’isolement, elle peut être parfois difficile à approcher. Elle raconte peu et il faut parfois deviner si quelque chose ne tourne pas rond. Elle a son jardin secret. Quoi de plus normal à son âge ?
Raymond, veuf et père de Marie, 14 ans, nous raconte : « Si elle est d’humeur maussade ou mange moins, je reste attentif. Si après deux ou trois jours, je vois que cela persiste, j’essaie de creuser. Je demande ce qui ne va pas. Mais si elle n’a pas envie de m’expliquer, j’évite l’affrontement en reportant la discussion à plus tard. La difficulté, c’est de savoir jusqu’où je peux aller. »

La laisser grandir

On le sait, l’idée que sa fille, qui a 15 ans mais en paraît 17, se laisse séduire par les mecs qui ne penseraient qu’à ça taraude Raymond comme beaucoup d’autres papas. Et quand elle demande la permission pour sortir, Raymond peut se transformer en cerbère.
« J’aime savoir où elle est, quand et avec qui. Je ne contrôle pas, mais j’aime avoir les infos. Quand elle sort, j’ai peur d’une dérive, de ne pas savoir avec qui elle risque de se retrouver en fin de soirée et jusqu’où ça peut l’amener», confie Raymond. Le père met en priorité la sécurité, tout naturellement. Il fait tout pour freiner les sorties de sa fille afin d’éviter qu’elle prenne des risques. Or, de son côté, Marie met tout en œuvre pour prendre ces risques et en même temps le défier.
Jean Van Hemelrijck, psychothérapeute familial et psychologue de l’ULB confirme : « Le père existe depuis toujours comme gardien de la porte. L’adolescente demande de la liberté, de pouvoir sortir mais elle a aussi peur du masculin, de la sexualité. Le père est un obstacle, mais aussi un protecteur. En l’empêchant de sortir, il la protège ». Et de rajouter : « Quand l’ado sort de chez elle, elle ressent un sentiment mêlé de plaisir et de peur. C’est cette ambivalence qui lui permet de grandir. Avec un côté provocateur qui est signe que la relation est bonne. »

Lui faire confiance

Protéger ne signifie pas séquestrer. On n’a pas dit gardien de prison. Le rôle du père est aussi d’encourager sa fille à prendre son envol, à devenir mature et plus responsable. Il est important de lui faire confiance, sinon elle risque de se braquer, de communiquer moins encore.
Raymond l’a bien compris : « J’essaie de lui laisser un espace de liberté, sans trop de laisser-aller. J’espère lui faire sentir ainsi que j’ai confiance en elle. Je la laisse prendre de plus en plus d’indépendance, même si c’est difficile au début. »
Il vaut mieux se détendre et cesser d’imaginer le pire. Ce n’est pas parce qu’elle sort qu’elle va faire des « bêtises » ou sauter au cou du premier venu. Et si elle devait faire une rencontre ? C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter ! L’adolescence, c’est l’âge de l’expérience amoureuse, du premier grand amour.

Installer la bonne distance

Vis-à-vis de sa fille, le papa doit évidemment rester affectueux, mais tout en gardant une distance. Fini le temps des guili-guili sur les genoux. Plus question non plus d'entrer dans la salle de bain alors qu'elle prend sa douche. Ce n'est plus une petite fille et il faut respecter son intimité.
« La grande difficulté pour les papas seuls, ce sont les espaces intimes. Ils doivent baliser les territoires de l’un et de l’autre car les conflits se créent autour de ces frontières. C’est toujours à ce niveau qu’il y a de la confusion, de l’intrusion ou bien de l’indifférence », indique Jean Van Hemelrijck. Même s’il n’a pas accès à l’intimité de sa fille, un papa peut rester un précieux allié. « Il peut être celui qui va acheter des serviettes hygiéniques car la jeune fille ne veut pas qu’on la voit avec ça à la caisse », raconte encore le psychologue.

La valoriser : le plus beau cadeau

Un père n’est pas obligatoirement exclu de la féminité de sa fille. Pour devenir une femme avec ce corps qui se transforme, une ado a autant besoin de son père que de sa mère. « Une fille a besoin d’être reconnue, validée par le regard de son père, non érotisé, protecteur. Elle doit pouvoir y déposer ses peurs », commente encore Jean Van Hemelrijck.
Le psychologue Philippe van Meerbeeck précise même que « ce qui fait beaucoup de bien à une fille, c'est d'entendre que son père la trouve jolie. Être valorisée, c’est un cadeau extraordinaire pour une jeune fille. »
Une adolescente se cherche, se construit, parfois en se distinguant, parfois en imitant... Et même seul, le papa reste un repère, une image identitaire, pour la fille, de ce qu’est un homme. « Aujourd'hui, la virilité n’est plus réduite au paquet de muscles. C'est beaucoup plus subtil. Il faut pouvoir lui expliquer ce qui soutient notre vie à nous, ce pourquoi on aime (ou on a aimé) sa mère ou la personne qui est dans notre vie, défendre notre raison de vivre, en expliquant ce qui nous anime et les valeurs auxquelles on croit, pour qu’elle puisse avoir les siennes », suggère Philippe van Meerbeeck.
Inutile de se poser comme un modèle à imiter à tout prix et de lui rabâcher : « Fais comme moi ». Il faut que le père explique avec les mots justes la vie qu’il mène, en tant qu’homme et en tant que père, sachant qu’il est un exemple à ne suivre qu’en partie. « On transmet souvent plus par ses échecs et les épreuves qu’on a traversées que par ses réussites, parce qu’on montre qu’on s’est relevé, qu’on ne s’est pas écroulé », conseille encore le psychologue Van Meerbeek.

Une future femme épanouie

Pour une belle relation père-fille, le psychanalyste Patrick De Neuter suggère à chaque papa d’adolescente de reconnaître la féminité de sa fille en ne se comportant pas envers elle comme si elle était encore une enfant, en ne voulant pas la conserver pour lui, en la laissent aller vers d'autres hommes. Il convient également d’éviter de l’encombrer de ses déboires avec sa mère ou avec les femmes.
En l'aimant avec tendresse, d'un amour désexualisé, en valorisant ses initiatives, en manifestant la joie que lui procurent ses succès, un papa détiendrait la clef pour permettre à sa fille de devenir une femme épanouie.
Mais aussi en étant heureux en amour et en sexualité avec sa femme ou avec une personne de sa génération. « Les attitudes aussi comptent aux yeux de nos ados. Si une jeune fille n'a jamais vu son père montrer des marques d’affection à une femme, il lui sera difficile d'envisager une relation amoureuse », conclut Patrick De Neuter.



S. G.

La question

Mais si on ne se sent pas capable de parler de sexualité à sa fille ?

Il est parfois plus facile pour le père comme pour la fille que cette dernière parle de sexualité avec une femme de son entourage adulte : une amie en qui le papa a confiance, par exemple, ou avec une de ses sœurs, si c’est possible.

Autant savoir

Les phrases à ne pas dire

  • « Ça, c'est bien les femmes »
  • « Avec un tel caractère, tu ne trouveras jamais un homme qui veut vivre avec toi »
  • « Méfie-toi des hommes. Ce sont tous des porcs » 
  • « Avec ce rouge à lèvres, on dirait une vraie pute » 
  • « Tu m'appartiens. Tu dois faire ce que je te dis. Cela doit rester un secret entre nous »
  • « Tu ne trouveras jamais un homme aussi bien que ton père »
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