Loisirs et culture

« Pour moi, la voix, c’est comme un visage »

L’écrivaine française Agnès Desarthe prête sa voix au prix de littérature jeunesse Bernard Versele

L’écrivaine française Agnès Desarthe prête sa voix au prix de littérature jeunesse Bernard Versele. Sélectionnée dans la catégorie « 5 chouettes » pour Les téléphonistes anonymes, elle a enregistré son livre pour la bibliothèque audio de la Ligue Braille. Une chouette initiative personnelle.  

Écrivaine française reconnue et primée, aussi à l’aise dans les romans pour adultes qu’en littérature jeunesse, Agnès Desarthe a publié des dizaines d’ouvrages. Lorsque le prix Bernard Versele lui a demandé l’autorisation de faire enregistrer son livre dans le cadre de l’édition 2027, la démarche s’est enrichie d’un vrai cadeau. Au-delà du simple feu vert, l’autrice offre sa voix à la lecture. « Je me suis dit que ce serait plus authentique. C’est venu spontanément ».
Cette spontanéité, l’écrivaine a aussi voulu la rendre dans la réalisation. « J’ai fait tout chez moi. Sans artifice. Je voulais le bruit des pages qui se tournent, mais aussi ces respirations qui ne s’entendent plus dans les audiobooks très produits d’aujourd’hui ». Les enfants malvoyants qui veulent participer à l’élection des lauréats 2027 du célèbre prix littéraire auront donc le plaisir d’écouter l’écrivaine en personne raconter Les téléphonistes anonymes (Gallimard jeunesse), roman de 170 pages.
Lire ses propres livres, ce n’est pas une première pour Agnès Desarthe. Elle a ainsi enregistré en studio ses romans Le château des rentiers et L’oreille absolue. « C’est qu’il y a beaucoup de façons d'être empêché pour la lecture. Ça peut être lié à des problèmes de vision, mais aussi de dyslexie. Cela m'intéresse de pouvoir contourner ces obstacles, de pouvoir proposer une lecture d'une autre façon. La lecture à voix haute, c'est un bienfait ».
Lorsqu’on lui demande si elle redécouvre ses textes en les lisant, elle répond : « Pas trop ». En fait, à l’écriture, elle lit déjà à voix haute pour elle-même.
« À la fin d'un travail, je lis celui-ci intégralement à voix haute pour vérifier qu'il n'y a rien qui me choque. Je veux entendre le texte, pas seulement le voir. Il y a des tas de phénomènes qui nous échappent dans le silence : des rimes intérieures, des répétitions, des jeux sonores non désirés. Néanmoins, c’est vrai que lorsqu’on interprète un texte (ce qui est différent d’une lecture de correction), il y a certaines émotions qui se révèlent. Je trouve aussi que l'humour ne passe pas de la même manière à voix haute. »

Les enfants moins timorés que leurs parents ?

Que ce soit à l’écrit ou à l’oral, Agnès Desarthe confie qu’elle ne se met pas de contraintes particulières pour raconter aux enfants. Elle nous fait sourire en adoptant un rythme lent de dictée scolaire un peu infantilisant. Lire comme ça, ce n’est pas son truc. Côté vocabulaire, elle trouve les enfants plus souples que les adultes.
« Les enfants ont l'habitude de ne pas comprendre puisqu'ils commencent par ne pas comprendre. Dans leur langage, il y a une partie émergée et une partie immergée. Ils font comme une somme des deux dont ils déduisent des choses. Ce n'est pas menaçant, c'est une habitude qui ne les met pas mal à l'aise, au contraire des adultes. Je n’ai jamais d’enfant qui vient me dire : ‘Il y a des mots que je n’ai pas compris dans ton livre’. Il se peut pourtant qu'ils n'aient pas compris certains mots, mais, pour eux, ce n’est pas un problème. Ils remaillent, raccommodent grâce au contexte, un mot non compris ne les interrompt pas dans leur lecture. Ce n’est pas le cas des adultes qui, d’un air de reproche, me disent de temps en temps : ‘Oh, dis donc, j'ai dû ouvrir le dictionnaire plusieurs fois’, comme si l’expérience leur avait été désagréable. »
La concentration et l’articulation sont les valeurs cardinales de sa lecture. « L’articulation, c’est la prise en compte de l’auditeur ». Pour trouver le bon rythme, elle imagine la personne qui l’écoute. « Si je lisais pour moi-même, je marmonnerais ». Tempo, silence. Ces mots renvoient à la formation musicale d’Agnès Desarthe.
« La musique a toujours été très importante dans ma vie, dans la pratique et dans l'écoute. De là, cette sensibilité au rythme, à l'intonation. J'aime aussi la voix comme organe. Chacun a la sienne, avec sa propre texture et ça, c'est très émouvant. Pour moi, la voix, c'est comme un visage. »
La lecture à voix haute, Agnès Desarthe l’a pratiquée avec ses enfants, mais pas avec ses propres ouvrages. « J'ai quatre enfants. Quand ils étaient petits, je leur lisais énormément de livres. Mais lire les miens… Je trouvais ça un peu trop. Et puis, je voulais profiter de ce plaisir de lire les beaux livres des autres pour les découvrir ou les redécouvrir. Mes livres, c’est mon mari qui leur lisait ».

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Création en famille

En ce mois d’octobre sort Le dernier Croque-Mitaine (Little Urban), un conte musical créé et raconté par Agnès Desarthe. Dessiné par Juanjo Guarnido, célèbre pour sa série BD Blacksad, sa mise en musique est signée Léonard Desarthe, le fils de l’autrice. Au chant, notamment, Laurent et Neïma Naouri, respectivement frère et nièce de l’écrivaine. Une vraie histoire de famille. « Travailler en famille, c'est souple, raconte Agnès Desarthe. On fait l'économie de beaucoup de choses parce qu’on se comprend vite et très bien. C'est aussi très chaleureux, il y a ce plaisir d'être ensemble ».
La famille, c’est aussi une source d’inspiration. « Dans mes romans, il y en a qui sont proches du récit autobiographique et la famille y est évidemment présente. Dans Le château des rentiers, il y a beaucoup de portraits liés à ma mère. Dans le dernier paru, Qui se ressemble, on est plutôt du côté de mon père. Dans mes livres jeunesse, il est aussi arrivé que j’emprunte des choses survenues à mes enfants ». En leur demandant avis et permission, bien sûr.