Santé et bien-être
On a bien conscience que, face à la densité d’info anxiogène partout dans le monde, alerter les familles sur les risques liés à l’alimentation peut sembler anodin. C’est vrai quoi, une assiette bien équilibrée à côté des guerres, de l’armement galopant, du fléau du crack, de l’Extrême-droite qui s’infiltre par tous les pores… il est bien mignon le Ligueur, mais l’urgence est ailleurs. Pourtant, c’est exactement de la façon inverse qu’il faut raisonner. La problématique de l'alimentation, ce n'est pas un souci de riches, de niche, de bobos ou de n’importe quelle autre appellation clivante. L’urgence est globale. Inquiétante et menaçante. Tout au long des pages qui suivent, chercheurs, chercheuses, scientifiques, agronomes, agriculteurs, agricultrices, producteurs, productrices n’ont de cesse de rappeler un enjeu essentiel : au bout du compte, il faut mettre décideurs et décideuses politiques face à ce que l’on trouve dans nos assiettes, dans nos verres d’eau.
Qui que vous soyez à lire ces lignes (urbain·es ou ruraux, ascètes ou glouton·nes), vous êtes tous et toutes contaminé·es à des degrés divers, certes, mais contaminé·es quand même. Nos systèmes alimentaires mondialisés et ultraproductivistes sont nocifs pour notre terre, notre santé, et en particulier celle de nos enfants. Les lignes qui suivent cultivent d’abord l’idée de vous informer, non pour faire de vous des citoyen·nes sidéré·es, pétrifié·es d’angoisses, mais plutôt des parents conscients qui pèsent pour que les choses changent. Il est plus que temps.
La chercheuse Hélène Grosbois, autrice de l’important ouvrage La disparition du vivant et moi, et Céline Bertrand de la Cellule environnement de la Société scientifique de médecine générale (SSMG) nous aident à y voir plus clair. Impossible pour nos deux expertes d’aborder l’alimentation sans son corolaire le plus alarmant : l’impact des pesticides sur la santé du vivant. Pour une raison incompréhensible, nous, humains, humaines, aimons nous extraire de notre écosystème, jusqu’à nous en croire si ce n’est supérieur·es, tout du moins déconnecté·es, donc peu impacté·es.
Au bout de la chaîne, nos enfants
Pourtant, l’étude récente publiée dans Nature Communications démontre que les pesticides utilisés en agriculture affectent largement les espèces d’animaux tout comme les végétaux qu'ils ne ciblent pourtant pas au départ. Vous le savez, tous les jours, des espèces disparaissent. Cet effondrement de la biodiversité menace directement notre sécurité alimentaire. Celle-ci est cernée de toute part, dans l’air, dans les sols, dans l’eau. Tout est chargé de traces de pesticides.
« Nous y sommes exposé·es quotidiennement, explique Céline Bertrand, parce que les pesticides sont disséminés dans nos milieux de vie, parce qu’on va les ingérer, parce qu’on les respire. Plus de la moitié des masses d’eau souterraines en Wallonie sont en mauvais état chimique à cause des pesticides et de leurs métabolites, type acide trifluoroacétique, métolachlore… que l’on ingère. »
La contamination concerne toute la chaîne alimentaire. Du premier niveau, avec les semences, jusqu’au bout de la chaîne, les consommateurs, les consommatrices. Les plus touché·es ? Nos enfants. D’abord parce qu’ils et elles ont une alimentation moins variée, principalement jusqu’à 3-4 ans. Ensuite, parce qu'un enfant ingurgite plus de nourriture que nous, à rapport poids-taille équivalent. Ils et elles ont des facultés détoxifiantes moins importantes que nous et concentrent ainsi les polluants. À cette vulnérabilité, s’ajoute celle du cerveau en cours de développement, en pleine construction de tissus en tout genre. Les polluants vont agir sur les connexions, la fabrication, le développement. L’effet de toxicité est particulièrement important au moment de la fameuse fenêtre de vulnérabilité des 1 000 premiers jours de vie.
Comment sommes-nous exposé·es ?
Chez les adultes, 37% des aliments présentent au moins un résidu de pesticide contre 67% chez les enfants (source EATi). On les retrouve partout. La contamination est telle et perdure tant qu’on retrouve aujourd’hui dans nos aliments des résidus de pesticides interdits depuis 1974, comme chez nos voisins frontaliers.
À force de répéter que les produits sont toxiques et les substances chimiques que l’on ingère nocives, on ne sait plus très bien de quoi on parle. Pourtant, les classifications sont très précises. On connaît avec exactitude les impacts cancérogène, mutagène, reprotoxique (qui altère la fertilité), neurotoxique et embryotoxique (nuisible au fœtus). De nombreux pesticides sont des perturbateurs endocriniens. Ils interfèrent avec notre système endocrinien et viennent perturber le taux d’hormones circulantes, soit en mimant, soit en bloquant le récepteur, ce qui se traduit par différents problèmes de santé. En conséquence, les pathologies non infectieuses explosent, notamment les troubles neurodéveloppementaux, l'obésité, les cancers, les troubles de la fertilité.
Face à cela, reconnaissons-le, nous préférons regarder ailleurs. Pire, on estime que 75% d'entre nous utilisons des pesticides à la maison. L'excuse ? « Oui, mais à petites doses ». À cet argument, Céline Bertrand réplique avec précision.
« On entend encore que c’est ‘la dose qui fait le poison’. Ce qui est totalement faux, les perturbateurs endocriniens peuvent agir à très faible dose, comme un effet cocktail. Ici, 1+1 peut faire 10. Les enfants sont exposés quotidiennement à des mélanges de plusieurs produits chimiques qui peuvent avoir des effets cumulatifs ou synergiques. Un produit peut pousser dans un champ qu’on pulvérise cinq fois avec des produits différents, dosés de façon différente. Seulement, l’évaluation des risques se fait en laboratoire, substance par substance, usage par usage, et donc pas en conditions réelles où les effets de ces substances peuvent potentiellement être plus importants. »
Aujourd'hui, on part du principe qu'une substance est inoffensive jusqu'à preuve du contraire, mais cela devrait être l'inverse. En pratique, le règlement européen REACH ne parvient pas à limiter la production chimique, puisque, depuis sa mise en place, seulement 73 produits chimiques ont été restreints ou interdits sur les marchés de l’Union européenne. Pourquoi les choses bougent-elles si lentement ? Parce que, comme toujours, la lutte est économique et politique.
Au nom du fric
Hélène Grosbois passe son temps à pointer les lobbys et géants industriels qui épandent joyeusement dans nos champs, jusqu’à avoir contaminé le cycle de l’eau partout dans le monde. Elle rappelle que ces produits que l’on distille à tout va dans la nature sont généralement et initialement des produits destinés à l’armement.
« Il est intrigant de voir que l’on dénonce Total – à juste titre – pour son impact sur l’environnement. Alors qu’à la base, le géant emploie ‘juste’ des énergies fossiles. Mais que, face à lui, on fait peu cas de groupes comme Bayer, dont les origines et l’application quotidienne consistent à tuer massivement le vivant. Voilà qui montre le travail de désinformation de ce type de groupe industriel. Comme si l’humain au milieu de cet empoisonnement global, était, lui, miraculeusement immunisé », explique l’autrice qui connaît bien son sujet puisqu’elle est passée par les Institutions européennes et s’est frottée aux différents lobbys qui les minent et les infiltrent.
Diminuer la production chimique, que ce soit dans l’agriculture ou dans la distribution industrielle, semble donc impensable, sous prétexte de coûts et de pressions financières. Mauvais calcul, raisonne Céline Bertrand, qui explique que l’intérêt financier consisterait justement à prendre en compte ce que cet épandage massif coûte aux citoyen·nes en dépenses de soins de santé.
« Il existe un exemple très concret, déroule-t-elle. Aux États-Unis, à partir des années 80, le plomb a été retiré de l'essence, ce qui a permis à chaque cohorte de naissances annuelle de retrouver des points de QI. Il faut savoir que les gains de points de QI ont un impact sur l’économie. Cela a été scientifiquement chiffré. Ici, dans le cas des USA, le bénéfice économique cumulé depuis les années 80 serait de plus de 8 000 milliards de dollars. En Europe, on sait, par exemple, que les coûts sanitaires liés aux perturbateurs endocriniens sont évalués à 163 milliards d'euros par an dont 120 milliards liés à l'usage des pesticides ». De quoi réévaluer la pertinence de leur emploi…
Il y a encore tant à dire. Sur la façon dont des produits génétiquement modifiés peuvent agir sur plusieurs générations. Sur l’impact de l’eau tant en Wallonie qu’à Bruxelles. Le faisceau de preuves est impressionnant, il pousse à agir. « Les études, il y en a assez. Maintenant, il faut passer à l’action », entend-on dans chaque interview. Porter une attention à tout cela, militer, réfléchir à un acte de consommation alimentaire de bon sens, c’est entrer dans un cercle vertueux. Aller à la rencontre de petits producteurs, de petites productrices, voir comment les choses poussent, comment on se nourrit, retrouver et redonner du sens, c’est finalement la base. Voyons où peut commencer la lutte. Celle qui fait germer l’espoir.
EN CHIFFRES
Près d’1 sur 5*
C’est le nombre d’enfants (entre 2 et 17 ans) en surpoids en Belgique. L’obésité touche, elle, 1 enfant sur 20. Cette dernière progresse dans le monde entier : elle est reconnue comme une épidémie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Notons que 2,8 millions de personnes décèdent chaque année des complications associées au surpoids, en particulier le diabète et les maladies cardiovasculaires, et le coût médical des principales pathologies associées à l’obésité – diabète, hypertension, dyslipidémies, maladies coronaires – s’élevait à 600 millions d’euros en Belgique en l’an 2000, soit près de 6 % du budget de l’Inami.
V. V. G.
*19% précisément. Chiffres issus de Sciensano.be
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