Société
Ce premier trimestre scolaire se fait sous le signe de la révolte, avec des marches et manifs en tout genre. Et voilà que les ados rentrent dans la danse, assourdi·es par les bruits du monde. En réaction précisément aux images et témoignages en provenance de Gaza et de Cisjordanie qui leur « rappellent une réalité inacceptable ». À l’aube de ces rassemblements, auxquels ils invitent les parents et profs à les rejoindre, voyons ce qu’il se passe.
C’est une élève bruxelloise qui a pris l’initiative d’écrire à la rédaction pour nous le faire savoir. « Nous, élèves de l’Autre Côté de l’École, allons, en solidarité avec d’autres établissements scolaires, bloquer le nôtre ce jeudi. Nous ne pouvons plus accepter l’indifférence de la Belgique par rapport au génocide à Gaza. Notre action est une réponse directe à l’arrestation illégale de la flottille pour apporter des soins et des ressources en Palestine ». Le ton est donné. Communiqué apaisé, qui appelle à la raison de façon respectueuse et pondérée, dans un contexte qui ne l’est pas.
Le combat d’un monde à l’autre
Cette mobilisation solidaire des élèves nous rappelle celles de la jeunesse pour le climat, période pré-covid. D’ailleurs, dans un récent dossier du Ligueur consacré aux adolescences, le psychologue Aboude Adhami revenait sur ces mobilisations qu’aucun adulte n’avait vu venir à l’époque.
« Les jeunesses marchent dans la rue pour dire aux adultes : ‘Vous êtes responsables des dégâts engendrés’. Quand les jeunes défilent, c’est d’abord pour nous alerter. Environnement, genre, économie. Nous les voyons s’attaquer à ces grandes causes, celles auxquelles nous, adultes, avions pour la plupart renoncé. Puis, le covid. Contrairement à ce que l’on rétorquait aux jeunes, le monde, subitement, a la capacité de s’arrêter. Après la pause, la désillusion. Le monde a réaccéléré. Toujours plus vite ».
Ce qui n’empêche pas bon nombre d’ados de redescendre dans la rue pour lever le poing. Pourquoi, pour quoi, au juste ? Voyons quelles sont leurs attentes.
Ce que veulent les ados
« Nous sommes élèves, mais nous sommes aussi citoyens et il est impératif que nous nous mettions en mouvement pour faire changer les choses ce jeudi, comme tous les autres jeudis, simultanément avec d’autres écoles, jusqu’à ce que nos revendications soient lues, écoutées et, nous l'espérons, nous le voulons, mises en pratique. »
On ressent donc la même volonté, la même envie de régularité que celle de la jeunesse qui s’est mobilisée pour le climat. Nous en avions justement parlé à l’époque avec Édouard Delruelle, professeur de philosophie politique à l’ULiège. À l’époque, il nous expliquait que les ados « veulent du solide. Du type : ‘Bon, tout ça, c’est très beau, mais qu’est-ce qu’on fait de concret maintenant ?’. Pour le moment, ça se résume à une mobilité et à des slogans. Mais, à un moment, il va falloir traduire tout cela en proposition politique. D’une certaine manière, ils pèsent ».
Une poignée d’années plus tard, dans un contexte toujours plus urgent, voilà une nouvelle jeunesse qui revient, de façon inattendue. Peser. C’est donc cela que veulent ces jeunes. Ils disent ainsi « Exprimer [leur] indignation face à l’inaction persistante des responsables politiques belges, face à la tragédie humanitaire et à la violence insoutenable que subit le peuple palestinien ». Soit exhorter la Belgique à sortir de sa position. Condamner les violations du droit international, prendre des décisions concrètes à la hauteur de la situation.
« Nous rappelons que notre mobilisation est apolitique au sens partisan, mais profondément politique au sens citoyen et moral : nous refusons de grandir dans une société où l’indifférence devient la norme. Nous voulons une Belgique juste et humaine." Les élèves mobilisé·es de l’ACE
Là où nous n’avions pas vu venir les ados
Alors qu’on pensait cette adolescence post-covid désabusée, mal en point, on ne s’attendait pas à la voir s’emparer de ce combat. Le faire sien. Et même, vouloir engager son parent. Dans le dossier que nous lui avons consacré en juillet dernier, nous avons été frappés par la quantité de fois où revenait le mot « guerre ».
Quoi de plus normal ? Cette génération ne fait qu’enchaîner les crises. La sortie de celle du covid s’est faite dans la douleur. Santé mentale en berne. Récessions. Ukraine, Soudan, Ouïghour, Gaza, entre autres. Les perspectives ? Elles ne sont pas enchanteresses, pas comme nous les avions espérées nous adultes. Pas comme ils et elles les avaient imaginées.
« Nous rappelons que notre mobilisation est apolitique au sens partisan, mais profondément politique au sens citoyen et moral : nous refusons de grandir dans une société où l’indifférence devient la norme. Nous voulons une Belgique juste et humaine. Qu’elle œuvre pour imposer l’envoi immédiat et durable d'aide humanitaire, qu'elle œuvre pour imposer que les otages soient libérés, de part et d'autre, qu'elle fasse en sorte que les militants de la Global Sumud Flotilla, arrêtés dans les eaux internationales, soient protégés et ramenés sains et saufs. »
Que faut-il penser de cette mobilisation en tant que parent ? D’abord, comme le rappelle Édouard Delruelle, se rappeler que « c’est une grosse erreur de croire que les jeunes ne sont pas intéressés par la politique. Avant cette jeunesse, il y avait adhésion. On s’engageait pour un parti politique, et tant pis si certains aspects ne nous satisfaisaient pas. Aujourd’hui, cette génération ne se reconnaît pas dans une idéologie. En revanche, elle est mobilisée pour des combats singuliers. Ils et elles sont captivé·es, assez expert·es. Nous disent que la politique n’est plus un projet d’ensemble d’idées. C’est passionnant. Je pense que ces jeunes vont partir de combats pour aller vers une structure. Ils ne croient plus en la composition politique comme facteur d’innovation sociale. Seulement, à un moment, il faut s’organiser. C’est là où ils vont entrer dans des structures, dans des mouvements citoyens. Ou pas. Peut-être qu’ils vont inventer. Ils n’ont pas fini de nous surprendre. En tout cas, le défi est là : traduire tout ce qui se passe, tout ce qui est en train de se construire en mesures concrètes ».
ZOOM
Que fais-je en tant que parent ?
Comme pour les marches pour le climat, les jeunes manifestent avec l’autorisation des parents. À tel point qu’ils les invitent même à nous rejoindre. Plusieurs sources -comprenez plusieurs ados que l’on a contactés – nous informent qu’ils vont inviter leurs parents à venir grossir le rang. Que faut-il y voir au-delà du terrible sentiment d’injustice qui les habite ? Il faut y voir l’apprentissage du collectif. De la force et de la résilience qu’ils peuvent en tirer.
Aboude Adhami souligne : « Ce vers quoi se tourne naturellement cette jeunesse. Là réside l’espoir. Nous devons apprendre de nos jeunes. Apprendre à nous rassembler. Se former à la collectivité, se former à la moralité du groupe, voilà qui permet d’éviter le pire (le harcèlement, la destruction de l’autre…). De cette saine démarche, peut émerger une façon de se soutenir, de se sauver même ».
Ces jeunes qui manifestent sont encouragés. Insultés. Parfois grossièrement. Rappelons-nous simplement que leur combat porte au-delà de leurs revendications. Il porte sur leur humanité. Donc notre humanité.
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