Loisirs et culture
Manger. Le verbe est à l’infinitif. Dur et fort. C’est le titre de l’épatante BD d’Éléonore Marchal, parue en 2024 chez Cambourakis. Elle a reçu, fin 2025, l’Espiègle de la première œuvre en bande dessinée, prix littéraire décerné par la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’occasion de partager avec vous notre enthousiasme pour cette création, alors qu’on l’avait curieusement ratée à sa sortie.
En 260 pages, Manger nous plonge dans les troubles du comportement alimentaire (TCA) : anorexie, boulimie, hyperphagie, orthorexie. Pour l’autrice de 28 ans, diplômée de l’École Saint-Luc à Bruxelles, « il s’agissait d’en donner des représentations les plus justes, les plus honnêtes possibles, de sensibiliser le tout public, de faire de la prévention aussi », nous explique-t-elle. Le tout, sans (fausse) pudeur. Quitte à montrer sa vulnérabilité ou à parler de façon crue.
L’histoire de Miss
Voici, donc, l’histoire de Miss. Pas la sienne, insiste Éléonore Marchal, même si, pour construire le récit, elle a puisé dans son propre vécu. « Le personnage s’appelle Miss pour que n’importe quelle miss puisse s’y reconnaître ». Partir de l’intime et viser l’universel : le but est atteint !
Par cette mise à distance, l’autrice voulait aussi protéger ses proches, notamment sa maman : c’est que la relation mère-fille joue dans les troubles du comportement alimentaire… La mère, sous les traits d’une « grosse et moche limace bleue » (c’est elle-même qui le dit), n’a assurément pas le beau rôle dans Manger. Elle peut se montrer dure, voire cruelle. Par exemple, quand, sans précaution, elle glisse à l’oreille de Miss : « C’est bien que tu portes du noir, ça t’amincit ! ».
Comme pour les autres personnages, il n’y a qu’une facette d’elle qui est traitée dans la BD, celle – négative – en lien direct avec les TCA. « En fait, pour moi, c’est un peu comme lorsqu’on évoque une dispute qu’on a eue avec un ami : il n’est pas la dispute, il n’est pas uniquement défini par elle, nous dit Éléonore Marchal. Dans la vie réelle, ma mère est une personne hyper généreuse, qui m’a soutenue dans mes choix et mes études, et qui est, elle-même, aux prises avec son corps et son image ». Mais la jeune autrice a veillé à garder toute son attention sur les TCA. Tout le temps.
Miss veut mincir pour être jolie. Elle veut perdre du poids pour se sentir « aimable ». Jusqu’à disparaître !? « Dans notre société, la maigreur est plutôt bien vendue. On n’est jamais trop maigre », constate Éléonore Marchal. On voit Miss enfant, adolescente, jeune adulte. Dans ses moments de souffrance, dans ses tentatives d’apaisement. Comment manger sereinement, telle une personne normale ? Comment se reconnecter à son corps, et en faire un allié ? Comment ne pas réfléchir juste avec la tête ? Comment retrouver le plaisir de se nourrir ?
« J’ai le sentiment d’avoir foutu en l’air mon corps avec ma manière de manger n’importe comment. (…) Toute cette énergie consacrée à avoir un corps aimable, c’est autant d’énergie que je n’ai pas consacrée à aimer. Je ne peux pas lâcher prise, pas que j’ai peur de la liberté, mais je ne sais plus, je ne sais plus m’écouter. J’envie tous ces gens qui arrivent à vivre sans se prendre la tête pour un bout de pain. Alors j’ai l’impression d’avoir un corps et un esprit tout cassés et je ne sais parfois pas, après tous les efforts fournis, si ça vaut la peine de lutter », confie Miss à une amie.
Heureusement, Miss ne se réduit pas à ses troubles. Elle rêve d’étudier la création des couleurs. Sa passion l’aidera à s’émanciper de la maladie. Espoir.
Monde onirique
Les couleurs sont au cœur de Manger. Éclatantes. Chacune des parties du livre a sa couleur : vert, rouge, bleu ou jaune. L’univers graphique d’Éléonore Marchal est terriblement singulier. Imaginaire, symbolique. « Organique » (car « le trait est vivant ») et « onirique », résume-t-elle. Elle multiplie les références : à l’histoire de l’art (Suzanne Valadon, Henri Matisse, Piet Mondrian, Andy Warhol…) et à la pop culture (Barbie, les Simpson, les Super Nanas…). Toujours avec le même objectif : « Que le maximum de personnes aient envie de lire ma BD et comprennent les troubles du comportement alimentaire ».
Pour conclure, les meilleures récompenses viennent des lectrices et lecteurs, reconnaît Éléonore Marchal. « Des personnes m’ont envoyé des messages pour me remercier d’avoir sorti cette BD, parce que cela leur avait fait énormément de bien ou parce que cela leur avait rappelé des moments de leur vie. Un garçon m’a dit merci, car cela lui avait permis de mieux capter ce que sa copine vivait ».
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