Loisirs et culture

Sandrine Martin : aventurière du quotidien

Cette année, avec Émotive (Casterman), Sandrine Martin s’est dévoilée de manière universelle. Elle a offert la belle occasion de décoder les émotions par l’entremise d’un astucieux roman graphique.

Rencontrer un auteur ou une autrice dont on a apprécié l’ouvrage, c’est comme un cadeau tombé du ciel. À l’image de ce roman graphique sorti il y a quelques semaines. Entre les mots et les images, c’est tout un univers qui se déploie. Avec des références qui semblent puiser dans le réel. Avec des situations qui renvoient à un quotidien trop juste que pour être purement imaginaire. Et donc, cette envie d’en savoir plus. Où se situe la part de fiction et de réalité ? Jusqu’où s’est livré·e l’artiste, la plume ? Et surtout, qu’est-ce qui fait que ce livre vous a marqué, l’a fait sortir du lot ? Là aussi, on ne peut que questionner la personnalité de celui ou celle qui a réalisé ce projet.
Au moment de rencontrer Sandrine Martin, voilà l’état d’esprit. Car, oui, son dernier album nous a marqué. Parce que oui, il reste quelque chose de la lecture qui sommeille en nous et ressurgit lors de discussions entre ami·es. Preuve qu’Émotive interpelle. Signe que Ces voyages à bords d’un vaisseau mental - le sous-titre du livre - laissent les souvenirs prégnants d’une escapade littéraire mêlant narration fluide et pertinence du propos.

Dans les méandres du cerveau

Sandrine Martin, donc. Auteure de bande dessinée et illustratrice. Aussi à l’aise dans l’édition jeunesse que dans des revues de BD indépendantes emblématiques comme Lapin. Alignant dans sa bibliographie des éditeurs innovants et hautement recommandables comme L’Apocalypse, L’An2 et Actes Sud. Après un roman graphique consacré à Niki de Saint Phalle et l’excellent portrait croisé de deux femmes, Chez toi, voilà un troisième opus où vient s’apposer le logo de Casterman. Il y est question de notre cerveau. De ce qui s’y passe.
« Mon premier livre en solo sorti chez L’An 2, L’œil Lumineux, était déjà une mise en image et en espace de l’espace mental, explique Sandrine Martin. J’aime explorer cela. En bande dessinée, je peux créer un environnement qui semble réel, concret, dans lequel va se balader le personnage. Et qui permet de faire comprendre aux lecteurs, lectrices comment notre cerveau et nos pensées fonctionnent. »
Effectivement, on sent chez l’autrice ce besoin d’expliquer, d’être didactique. Mais pas question de tomber dans l’exposé long et barbant. Pour atteindre son objectif, Sandrine Martin utilise donc les codes de la BD. Alliant profondeur du propos et légèreté du ton.
Au centre de l’histoire, deux personnages : Alice et Zorica. La première est graphiste. Elle est un peu au bout de sa vie. Le quotidien devient plombant et l’amène à se sentir découragée. Boulot, famille et dodo. Tout semble partir en quenouille. C’est là que déboule Zorica. Autant Alice pourrait être vous ou moi, autant Zorica ne ressemble à rien de réel. « Je savais à peu près où je voulais aller. Et tout de suite, il y a eu ce personnage de l’extra-terrestre, Zorica, qui est un peu la marraine ‘bonne fée’ d’Alice. Qui sait tout sur tout. Qui est son guide dans son pays des merveilles des émotions ».

Accueillir les émotions de son enfant

À partir de cet embryon de récit, Sandrine Martin articule son livre. « Je savais que je voulais explorer de façon structurée la parentalité, le couple, le monde du travail. Voilà comment tout s’est ordonné ». Parentalité, le mot est lâché. C’est évidemment une des raisons qui nous a amené à initier cette rencontre. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une scène bien connue de maint·es papas et mamans.
Dans la rue, la fille d’Alice est mécontente, elle pique sa crise, se roule par terre sous le regard interrogateur des passant·es. Gêne. Sentiment d’impuissance. Situation vécue. « Le fait d’être maman a été le point de départ de mes recherches dans le champ des émotions et donc de l’envie de faire le livre. Je vous rassure, là, maintenant, ma fille a 7 ans et elle ne se roule plus par terre ».

« Cela m’intéressait de m’interroger sur cette banalité, sur le fait qu’on est confrontés toutes et tous aux mêmes difficultés. Et surtout de se poser la question : qu’est-ce qu’on fait avec ça ? »
Sandrine Martin

Autrice de BD et illustratrice

Plus précisément, Sandrine Martin explique le phénomène créatif qui s’est enclenché. « Je me suis interrogée sur mon rôle de maman. Sur l’idée que j’avais déjà à ma charge mes propres émotions et qu’à présent, il fallait, en même temps, avoir assez de disponibilités pour accepter, accueillir celles de ma fille ». Si l’ouvrage puise dans un certain vécu, il n’est pas autobiographique.
« Ce qui m’intéressait, c’est que mon quotidien soit apparenté à celui de milliers d’autres personnes. Cela m’intéressait de m’interroger sur cette banalité, sur le fait qu’on est confronté·es toutes et tous aux mêmes difficultés. Et surtout de se poser la question : qu’est-ce qu’on fait avec ça ? »
La vie de tous les jours est donc disséquée à travers le prisme des émotions. La profession de sa maman n’est peut-être pas étrangère à cela. « Ma mère est psychanalyste. Quand j’étais ado, j’avais accès à sa bibliothèque qui était très bien fournie. J’y piochais des bouquins. J’ai ainsi lu beaucoup de choses en neurosciences, en psychanalyse. C’est quelque chose qui m’a toujours accompagnée, j’ai toujours été curieuse de voir comment fonctionne le mental ». De là, cette volonté d’explorer ses propres émotions pour savoir qu’en faire. Comment les traverser. Comment évoluer avec.

Les émotions sources d’inspiration

Émotive est donc nourri de disputes, de difficultés rencontrées. Mais aussi de pistes de solutions et de petits trucs pour surmonter les avatars journaliers. « Je me suis ainsi intéressée à la communication non-violente (CNV) et à l’idée de se mettre à la place de l’autre, d’identifier les choses qui nous permettent de communiquer sereinement ». Sandrine Martin se qualifie ainsi « d’aventurière du quotidien » qui s’est fixée comme objectif de partager son expérience.
De ses lectures sur le sujet, elle a ainsi isolé des infos et les a confrontées au concret. « J’ai ainsi lu un livre d’une neuroscientifique sur le cerveau des enfants. Elle mettait en évidence que nos réactions allaient permettre à l’enfant de développer son néo-cortex. Si on se met en colère lorsque l’enfant est en colère, cela ne lui montre pas forcément comment rester calme. Je pense que c’est quelque chose dont on ne parle pas beaucoup. Je vois ce livre comme une espèce d’apprentissage du milieu de vie. Même si celle-ci est un peu posée, on continue toujours d’évoluer et d’apprendre des choses fondamentales, notamment de devenir parent ».
Est-ce que l’ambition du livre est de venir en aide ? À cette question, Sandrine Martin précise : « C’est une invitation à se poser, on est dans un quotidien où on a beaucoup de choses à faire. On peut perdre le sens du plaisir au quotidien. Prendre le temps de se remettre aux commandes de son existence. Ce que je trouve intéressant, c’est d’arriver à un point où on se dit : ’Je suis devenu·e l’expert·e de ma vie et c’est comme ça que je veux faire. Et c’est moi qui me donne ma propre validation. C’est aussi quelque chose que j’avais envie de transmettre. On recherche trop souvent une validation extérieure surtout avec l’école, les systèmes de notes, etc. C’est super d’arriver à ce point d’auto-validation ».

Discipline positive

Sandrine Martin embraye sur le rôle de parent. Là aussi, elle souligne, pour elle, l’importance « d’être celui ou celle qui décide ». « C’est cadrant et structurant pour l’enfant de sentir que le parent va décider. De sentir que le parent est celui qui pose les limites. Ce débat est parfois mal compris au niveau de l’éducation positive. Pour ma part, j’ai lu des livres de disciplines positives. J’ai décidé que j’avais envie de mettre cela en place à la maison ». Là, encore, il s’agit de comprendre les émotions. En l’occurrence celles de ses enfants. Histoire de mettre en place un cadre parental qui est censé concilier bienveillance et fermeté.
Depuis la sortie du livre, Sandrine Martin reçoit des commentaires constructifs. « Il y a des retours très positifs, notamment de personnes qui disent que ça les a aidées. Cela me touche particulièrement. Il y a des gens qui se reconnaissent. Puis ma fille l’a lu aussi et elle était morte de rire. Surtout la scène du début où elle s’est reconnue ». Précision, Émotive n’a pas été pensé pour les enfants. Cependant, pour les grands ados, l’ouvrage pourrait s’avérer très utile.

POUR ALLER + LOIN

Deux facettes

Zorica, l’extra-terrestre, et Alice, la découragée, sont les deux personnages centraux d’Émotive. Elles ont des caractères radicalement opposés. L’une est radieuse et stratosphérique, l’autre est morose et engluée dans son quotidien. Antagonisme absolu ? « En fait, je me retrouve un peu dans les deux personnages. Il y en une qui est joyeuse, enthousiaste. Et puis l’autre qui se noierait dans un verre d’eau. Ce sont un peu deux aspects de ma personnalité que j’ai confrontés. Je peux faire preuve d’un grand enthousiasme, mais aussi être déstabilisée par une simple petite phrase. Je crois que tout le monde peut se reconnaître dans cette balance entre le très négatif et le très positif ».

FOCUS 2024

Sur les rails

En 2024, l’actualité livre de Sandrine Martin ne devrait pas être très fournie, c’est qu’elle bosse sur un projet qui lui tient à cœur, dont la parution est prévue pour 2025. « Il y a un peu plus de dix ans, j’avais réalisé un album qui s’appelait La Montagne de Sucre (L’Apocalypse). C’était une succession d’images, sans texte ou personnages récurrents. En revanche, il y avait bel et bien une narration soutenue par des symboles, des éléments qui ponctuaient le récit ». C’est un jeune couple qui était au centre de l’ouvrage, pour la suite logiquement, on se trouve dans un environnement très Ligueur. « Je compte mettre en scène les même thèmes , mais à une autre période de la vie : l’arrivée de la maternité, de la parentalité. J’avance à mon rythme sur ce projet. Pour l’instant, j’ai une vingtaine de dessins, il m’en faudrait une centaine ».
Dans l’immédiat, Sandrine Martin se voit impliquée dans un autre projet, assez atypique. « J’ai été sélectionnée avec une trentaine d’auteurs et d’autrices pour illustrer les nouvelles gares du réseau du Grand Paris Express, qui va relier les banlieues proches. Et donc, toutes les gares seront ornées de panneaux illustrés par François Schuiten, Enki Bilal… ». Alors que ces deux auteurs se partageront les gares de Pont de Sèvres et d’Issy-RER, Sandrine Martin, elle, investira celle des Ardoines.

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