Société
En juillet dernier, le Parlement bruxellois a voté à l’unanimité une proposition de résolution en vue de surveiller l’évolution du phénomène No kids dans certains établissements privés. Avec un établissement concerné sur dix à Bruxelles, l’exclusion d’enfants aurait donc le vent en poupe et constituerait pour certain·es professionnel·les une certaine valeur marchande. Si cette démarche n’est pas systématiquement reconnue comme discriminatoire, il n’en reste pas moins qu’elle révèle le peu de place que notre société accorde à ses enfants. Surtout, cette tendance indique que les espaces de vie collective sont tellement peu adaptés aux besoins des familles que leurs enfants en deviennent dérangeants.
De plus en plus d’hôtels garantissent des espaces Adult only et les agences de voyages constatent un réel engouement pour ce genre de propositions, principalement dans les pays anglo-saxons et en Asie. Mais cette logique de rejet dépasse les seuls commerces de loisirs et de détente. La SNCF a introduit début 2026 une nouvelle option de voyage dans son plan tarifaire : « Optimum plus » interdit certains wagons aux enfants de moins 12 ans, sous prétexte de garantir quiétude et « confort accru » aux voyageurs et voyageuses. Face au tollé suscité, la SNCF a réagi en précisant que les enfants de plus de 12 ans sont admis dans ces espaces, sans pour autant modifier cette offre. Belle entourloupe de communication pour ce qui est présenté comme de la super 1re classe !
En réalité, la présence des enfants a toujours dérangé. Ils ont régulièrement été victimes de contraintes les forçant à se retirer des espaces publics, et ce, de manière plus marquée à mesure qu’ils grandissent et qu’ils gagnent en autonomie. À la fin des années 2000, des boitiers appelés Mosquito ont été commercialisés. Leur objectif ? Faire fuir les jeunes en émettant un ultrason que seuls les moins de 25 ans peuvent encore entendre. À la même époque, et de manière plus sournoise encore, des lampes roses faisant ressortir l’acné des ados ont été installées dans certains espaces publics et devant des commerces.
Les enfants au premier plan
En Belgique, la loi n’interdit pas formellement le No kids. Pour Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances, cela ne constitue pas forcément une pratique discriminatoire dès lors qu’il existe des alternatives accessibles permettant de se rendre quelque part à proximité avec ses enfants. Mais est-ce vraiment le cas ?
Fin 2025, la Ligue des familles a lancé son projet « Communes actives pour les familles ». 38 communes ont répondu à l’appel en indiquant, au travers d’une série d’engagements suggérés, ce qu’elles avaient déjà mis en place, ce qu’elles entendaient maintenir et ce qu’elles prévoyaient de réaliser avant les prochaines élections. Ces initiatives vont de la mise à disposition de jeux dans les salles d’attente des services communaux à l’aménagement de terrains de sport pour les adolescents et adolescentes, en passant par la création de places en crèche sur fonds propres ou encore l’organisation de déplacements collectifs entre les écoles et les activités extrascolaires.
Ce projet a le mérite de replacer les enfants et leurs parents au cœur de la vie publique et politique. Il permet d’inverser une logique encore largement dominante aujourd’hui : celle d’une société qui appartient aux adultes et dont les normes sont d’abord pensées pour les « grands » au détriment des enfants. À ce sujet, vous n’aurez certainement pas manqué le dossier du Ligueur du mois de juin consacré à l’infantisme.
Derrière le No kids, il faut également entendre un jugement porté sur les parents eux-mêmes. Le risque est grand de les voir s’autoexclure de la sphère publique, racrapotant ainsi toute leur vie familiale sur la seule sphère privée.
Or, c’est tout l’inverse qu’il faut encourager. L’éducation d’un enfant passe aussi, et peut-être surtout, par sa socialisation, qui va bien au-delà, fort heureusement, du seul cercle familial. Il ne faut pas sous-estimer l’impact délétère du signal envoyé par le No kids sur les enfants ni ses conséquences sur le rapport qu’ils et elles entretiennent avec le monde.
À l’inverse, les effets positifs d’une approche Kids friendly paraissent tellement plus évidents. La société ferroviaire allemande n’a, par exemple, pas choisi d’augmenter ses tarifs pour exclure les enfants, elle a fait exactement l’inverse. Elle a créé des wagons spécialement conçus pour eux en y intégrant des aires de jeux et en y organisant des activités surprises gratuites !
Exister pour soi et pour les autres
Je garde un souvenir particulièrement agréable de mon enfance, dans les années 1980. Pendant les vacances scolaires, mes parents cherchaient toujours des activités pour nous occuper. Ils avaient trouvé pour l’un de mes grands frères, qui avait la fibre artistique, un stage d’animation vidéo. J’étais jalouse, parce qu’à l’époque, ce qui avait retenu toute mon attention, c’était le nom du stage : « Caméra Enfants Admis ».
Enfants admis... Cette simple formule me faisait rêver. Elle évoquait concrètement un lieu créé par des adultes autres que mes parents, où les enfants étaient explicitement attendus, désirés et considérés. Du haut de mes 11 ans, j’éprouvais un sentiment rassurant : celui qu’en tant qu’enfant, il était possible d’exister au-delà de sa seule bulle familiale.
Le No kids est inacceptable. À l’inverse des boitiers Mosquito installés incognito, le phénomène No kids est assumé. Le message est limpide et ne laisse place à aucune ambiguïté. Il est donc plus facile à dénoncer et à combattre. Et si certains parents eux-mêmes le plébiscitent, c’est sans aucun doute le signe qu’il est plus que temps de créer des espaces à hauteur d’enfant, des endroits de vie adaptés aux besoins des familles et favorisant leur présence dans l’espace public. À l’instar, peut-être, de nos (futures) communes actives pour les familles !
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