Développement de l'enfant

Votre bébé explore… en profondeur

Le bébé de 9 mois explore en profondeur son environnement

« Gabriel est à fond dans l’exploration. Il rampe et gère déjà bien le "quatre pattes". Il va partout. Il touche à tout : le contenu des tiroirs, la terre des plantes, l’intérieur du lave-vaisselle… Il devient de plus en plus autonome dans ses découvertes. Bien sûr, on garde toujours un œil sur lui », note, avec enthousiasme, Stéphanie, sa maman. 9 mois ou le temps de l’exploration en profondeur, dans tous les sens du terme. Le regard d’Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève*.

Votre bébé explore, encore et encore. Cette quête d’expériences est là depuis longtemps, rappelle d’emblée Ayala Borghini. « Déjà bien avant 9 mois, l’enfant cherche à comprendre quelque chose de ce qui se passe dans son monde. On sait par exemple que le fœtus, vers 14 semaines, maintient sa main en bouche pour continuer à en explorer les effets. On sait aussi que vers 2 mois, le bébé regarde avec fascination sa main en mouvement et prend conscience qu’elle lui appartient : c’est la main extatique. »
Et autour de 9 mois ? Le bébé a besoin de comprendre l’espace dans lequel il est, répond la psychologue clinicienne. « Jusque-là, il bougeait dans son lit ou sur son tapis, mais, dans l’espace, il était encore assez immobile. À partir de 8-9 mois, commençant à se déplacer, il veut comprendre cet espace. » Comment ? « Nous, quand on arrive dans une pièce, on a immédiatement une idée de sa profondeur. Imaginons un enfant de 9 mois qui arrive dans une pièce. Au début, il reste certainement collé à son parent. Mais, après, il se met à arpenter cet espace, à le découvrir, de long en large, dans tous les sens, avec tous ses sens, des dizaines de fois. En l’arpentant, en le découvrant, il va comprendre ou, plus précisément, son œil et sa main vont comprendre sa profondeur. Le psychologue suisse André Bullinger disait : "Quand l’œil parle à la main, leur langage, c’est l’espace." » L’expérience est énorme !

Un véritable explorateur scientifique

L’œil, la main… À l’œuvre dans son monde environnant, votre bébé s’intéresse (en toute logique !) aux objets qu’il y rencontre. Ayala Borghini ose un joli parallèle : « Quand on veut sentir la profondeur du ciel, on peut regarder voler les oiseaux ou un avion. On sent l’immensité du ciel parce que, tout à coup, un minuscule avion le traverse. De même, pour qu’on ait une idée de la profondeur d’une pièce, on s’attache aux objets qui s’y trouvent. » C’est ce que fait votre bébé : « C’est quoi ce monde dans lequel je vis ? Et donc, c’est quoi ces objets avec lesquels je vis ? »
Ayala Borghini se réfère ici au psychologue suisse Jean Piaget et au « bébé qui tape le seau » qu’il a si bien décrit : « Il tape dessus, il met des choses dedans, il en sort, il le renverse, il le jette… » Il appréhende l’objet dans toutes ses propriétés sensorielles. Quelle forme a-t-il ? Quelle dureté ? Est-ce agréable ? Est-ce désagréable ? Fait-il du bruit ? Quel goût a-t-il ? À quoi peut-il servir ? Quel intérêt peut-il avoir ?... « Tous ses sens se mettent ensemble, se coordonnent pour l’aider à comprendre la nature physique de cet objet. Il est un véritable explorateur scientifique ! Il peut analyser longuement. »

Un monde de confiance

De la même manière qu’il se fabrique à l’intérieur de lui les images de maman et de papa, le bébé ancre en lui son monde environnant et les objets qui le composent. « Il les connaît, les reconnaît. "Ma famille, mes jouets, ma chambre, mon chat, ma crèche, ma puéricultrice, mon lit à la crèche, ma grand-mère et moi-même…" Ce monde familier se stabilise peu à peu à l’intérieur de lui. Un monde de confiance sur lequel il peut s’appuyer. » Nous voilà en plein cœur de la théorie de l’attachement…
Il faut se sentir en confiance, en sécurité pour explorer. Ayala Borghini illustre : « J’ai accompagné de nombreux parents d’un grand prématuré. Ils sont généralement très inquiets quant à son développement. Le bébé sent cette inquiétude. Cela peut le stresser. Du coup, il se déplace moins et moins vite, il explore moins. Le cercle vicieux s’installe. Or, il est important d’ouvrir l’enfant à une variété d’expériences. Et pour cela, se sentir en confiance est essentiel. »

L’attrait pour toutes ces choses qui s’animent

Parmi les objets qui attirent votre bébé, ceux qui sont entre les mains d’autres enfants (à la crèche, par exemple) ou ceux que vous, sa maman, son papa, êtes en train d’utiliser ont la cote. « Explorés, manipulés par quelqu’un d’autre, ils s’animent. Et deviennent beaucoup plus intéressants que des objets inanimés, qui traînent… »

Ayala Borghini - Psychothérapeute
« Soyez vous-même. Un papa n’a pas besoin d’être comme une maman. Une maman n’a pas besoin d’être comme une grand-mère. Une grand-mère n’a pas besoin d’être comme un papa. Cette "psychodiversité" est aussi importante pour l’enfant que la biodiversité pour la planète ! »
Ayala Borghini

Psychothérapeute

Des « objets animés » pleins d’attraits pour votre bébé : les personnes aux particularités absolument fabuleuses. « L’humain est d’une richesse incroyable, se réjouit Ayala Borghini. On est variable, plein de surprises. On peut être tour à tour fatigué, foufou, concentré sur son téléphone… Pour le bébé, cette richesse est fascinante. » Et puis, autour de votre enfant, quelle diversité de personnes ! « Soyez vous-même, plaide la psychothérapeute. Un papa n’a pas besoin d’être comme une maman. Une maman n’a pas besoin d’être comme une grand-mère. Une grand-mère n’a pas besoin d’être comme un papa. Cette "psychodiversité" est aussi importante pour l’enfant que la biodiversité pour la planète ! Il explore tout cela, cela l’intéresse. Il va apprendre des tas de subtilités, dans le champ de l’agréable et dans le champ du désagréable. »
Dans la catégorie « objets animés », un mot sur les écrans qui, quoi qu’on peut en penser, font partie du monde dans lequel on vit. Un point d’attention essentiel pour Ayala Borghini : « Il ne faudrait pas qu’ils remplacent les humains et l’animation relationnelle des humains. »

Jeter une fois, deux fois… dix fois

Les bébés de 9 mois sont captivés par les liens de cause à effet. Un de leurs jeux favoris est de jeter une fois, deux fois… dix fois les objets à leur portée et de voir un proche les ramasser. C’est le cas de Lucas : « Il adore jeter ses jouets. C’est comme s’il se disait : "Je jette tel objet, cela fait du bruit. En jetant tel autre, cela roule. Et c’est moi qui produis tout cela." Ou : "Je jette, maman ramasse, je peux donc jeter de nouveau" ou "Je jette et maman ne ramasse plus" », raconte sa mère. Louis aussi aime balancer les objets. « Pour l’amour du chaos, sourit son papa. Il capte que les objets tombent. Il apprend la gravité. » Olivia, elle, « se dodeline et attend de voir si on fait pareil, s’amuse sa maman. Quel plaisir pour elle si elle nous entraîne dans sa danse ! »

Bébé fait bravo avec ses mains

Décodage d’Ayala Borghini : « Ah, l’histoire de la gravité ! D’abord, l’enfant lui-même y est soumis. La force de la gravité l’écrase au sol. Il va devoir se mettre debout, et donc s’opposer à cette force. C’est la première des oppositions auxquelles il est confronté. Tout son appareil musculo-squelettique est impliqué. Et puis, cette idée que les objets tombent quand on les lâche – lâcher, tomber – est quelque chose d’incroyable. Du coup, cela le passionne. »
La psychothérapeute poursuit : « Depuis qu’il est tout petit, le bébé comprend qu’il est un agent : "J’existe et j’ai un effet sur les choses." Exemples : "Si je lâche un objet, il tombe", "Si je cogne deux objets l’un contre l’autre, je fais du bruit". Idem avec les personnes : "Je pleure, maman vient", "Je souris, papa sourit". Le tout, avec une dose de surprise. "Je lance ma cuillère, maman la ramasse, je la lance une deuxième, une troisième fois, elle la ramasse, mais à la quatrième fois, elle se fâche. Eh bien, j’ai appris quelque chose. C’est très intéressant, cette différence de réaction", et il n’a qu’une envie : recommencer. Quand cela devient trop répétitif, il est parfois utile d’ignorer ce qui se passe : on retire la cuillère et on passe à autre chose. »
Dans tous ces cas, le bébé cherche de la réaction, il veut sentir qu’il a de l’effet. Rien à voir avec un quelconque pouvoir sur les choses, pour Ayala Borghini. « Avoir du pouvoir, c’est autre chose. C’est parce que le parent veut avoir du pouvoir sur l’enfant que celui-ci essaie d’en avoir sur lui. Cela arrive quand le parent (pour se rassurer sans doute) a des exigences démesurées quant au développement de l’enfant. Il veut que l’enfant obéisse. En retour, celui-ci devient exigeant et hurle jusqu’à obtenir ce qu’il veut. »

Attention spéciale… à l’attention conjointe

L’animation prend décidément des formes multiples. Bonjour les comptines ! Ainsi font, font, font les petites marionnettes : vos mains et vos doigts se mettent en mouvement, sans oublier votre visage qui devient plus expressif. L’intérêt de votre bébé pour les comptines n’est pas nouveau, mais il devient plus subtil.
Bonjour, au revoir, bravo… Votre bébé commence à faire les bons gestes au bon moment ! « Les anniversaires se succèdent. Sofia tape dans ses mains lors des fêtes. Parfois, elle le fait sans raison particulière, juste pour le plaisir », témoigne sa maman. « De nouveau, cela montre l’importance, à 9 mois, de tout ce qui s’anime, commente Ayala Borghini. Mais l’enfant n’arrive pas forcément encore à imiter. C’est, pourtant, souvent ce que les parents attendent. Avec le risque d’en faire un petit singe savant. Alors, patience ! Cela prend du temps. Cela va venir. Il s’imprègne de ce qu’il observe. Donc, il est important de continuer à nourrir cet appétit de tout ce qui s’anime. »
Certains bébés commencent à pointer du doigt (un peu, beaucoup) et entrent ainsi en communication avec leurs proches. Ils déterminent un objet avec une intention qui n’est pas toujours évidente. Ils distinguent quelque chose qui a, pour eux, une signification ou une valeur. Ils disent quelque chose de leur monde intérieur. D’autres ne pointent pas du tout. Pourquoi ? « Difficile à expliquer, réagit la psychologue clinicienne. Les circonstances ou le contexte ne sont peut-être pas propices à cela. Les enfants ne sont pas tous identiques. Le mode de communication peut être très clair chez les uns, beaucoup moins chez les autres. » C’est comme ça.
Ayala Borghini préfère attirer l’attention… sur l’attention conjointe avec les bébés de 9 mois. « Soit la capacité d’être ensemble autour d’un même objet ou d’une même situation – une comptine, un guili-guili, un jouet qui fait un grand boum en tombant… Le cerveau de l’enfant et celui de l’adulte se synchronisent. On se regarde, on se rend compte qu’on vit tous les deux la même chose. Moment de plaisir partagé… C’est de la communication. C’est une expérience dont on a besoin toute la vie. »

* Ayala Borghini est l’auteure des petits livres La découverte sensorielle et émotionnelle du bébé et S’ajuster à l’enfant sensible au monde, yapaka.be, collection Temps d’arrêt/Lectures (ils sont téléchargeables sur www.yapaka.be).

L’AVIS DE L’EXPERTE

Quand le bébé explore plus difficilement…

Ayala Borghini, docteure en psychologie et psychothérapeute à Genève

La capacité à explorer un objet dans toutes ses particularités, dans toutes ses propriétés, dans toutes ses aspérités est un indicateur intéressant pour distinguer les bébés qui ont des difficultés d’un point de vue développemental. C’est un point d’attention important.
Les bébés qui vont super bien vont loin dans leurs explorations. Ils y vont à fond parce que le monde dans lequel ils sont les intéresse. Ils ont envie de le comprendre. Ils veulent en saisir tous les aspects, à leur niveau évidemment.
Ceux qui sont en difficulté (pour des raisons neurodéveloppementales, psychoaffectives ou autres) peuvent être freinés dans leurs explorations. Ils regardent l’objet, tapent une fois dessus et le rejettent aussitôt. L’habituation est trop rapide. L’exploration est pauvre. Ou ils font et refont la même chose. Ils se centrent sur une seule sensation parce que l’objet dans toutes ses particularités, c’est trop pour eux. C’est aussi un appauvrissement de l’exploration. On peut leur laisser un peu de temps, les accompagner pour soutenir cette exploration sans exigence mais avec intérêt. Dans tous les cas, si on voit que ces difficultés d’exploration se prolongent, cela vaut la peine d’en parler à un spécialiste.

LES PARENTS EN PARLENT…

Moments complices
« Souvent, assis face à face sur le sol, Sacha et moi, on joue à se renvoyer une balle. Le va-et-vient peut durer longtemps. Cela crée une forte complicité entre nous. Autre moment complice : Sacha crie "Aaah", je fais en écho "Oooh", et lui est mort de rire ! »
Flora, maman de Sacha

Ombre animée
« Noah vient de découvrir que sa main a une ombre… qui bouge toute seule. Cela le fascine. C’est beau de le voir jouer avec l’ombre de sa main. »
Zoé, maman de Noah

Question de limites
« L’élément qui fait toute la différence dans nos réactions, au papa et à moi, face aux explorations de Léon, c’est notre degré de fatigue. Par exemple, quand je suis très fatiguée et qu’il jette sa tasse d’eau, cela a l’art de me faire exploser. Je pète un câble ! Mais quand je ne suis pas fatiguée et qu’il fait la même chose, je me dis juste que jeter des objets, c’est normal, car il est dans une phase de découverte. »
Célia, maman de Léon

Un nuage… au bout du doigt ?
« On dirait que notre petite Lola comprend les choses. À force de nous regarder faire, elle essaie de faire bravo, au revoir… On a aussi l’impression qu’elle pointe du doigt. Mais, parfois, il n’y a rien dans la direction de son doigt : pas d’avion, pas d’oiseau ! Peut-être un nuage… »
Héloïse, maman de Lola

« Non », « stop », « c’est interdit »
« On dit souvent "non", "stop", "c’est interdit" à Victor. On utilise même la langue des signes. Mais ce n’est pas parce qu’on lui défend quelque chose qu’il va arrêter. Une solution, c’est de l’orienter vers autre chose. »
Laurent, papa de Victor