Développement de l'enfant

Adulte, je retourne vivre chez mes parents

Sous le toit parental, une cohabitation pas toujours évidente

En résumé

  • 1 personne sur 5 retourne, à un moment, vivre chez ses parents
  • Discuter ouvertement des besoins de chacun·e et adopter de nouvelles règles qui conviennent à chaque partie facilitent la cohabitation
  • Le statut socio-économique de la famille a un impact important sur la façon dont ce retour sera vécu

Parti·e ? Pour mieux revenir, mon enfant ! Après une période de vie indépendante, certain·es (jeunes) adultes se voient contraint·es de retourner sous le toit parental. Une étape délicate tant pour les enfants que pour leurs parents.

Le phénomène dit des « enfants boomerang » est en hausse constante depuis une quinzaine d’années. Les difficultés financières, la précarité professionnelle, la crise du logement, une séparation, des ennuis de santé ou encore la solitude sont les causes principales qui poussent les jeunes adultes à revenir vivre chez leurs parents. À l’heure actuelle, une personne sur cinq serait concernée. Mais, vu la situation socio-économique actuelle et à venir, le phénomène pourrait encore s’accentuer.

Retour aux sources

« Au début, quand on lui a proposé de revenir à la maison, elle ne voulait pas. Elle trouvait cela humiliant de repartir comme une ado à 28 ans », explique Catherine*, dont la fille, Laetitia*, est revenue vivre avec elle après sa séparation conjugale. Ce retour sous le toit parental peut être vécu comme un échec.
« Parce qu’il est assez rare que ce soit un ‘choix volontaire’. Très souvent, c’est un retour par contrainte, ce qui rend le mouvement plus compliqué ou accompagné d’une certaine tension, explique Stijn Van Petegem, chercheur qualifié FNRS à l’ULB. Ensuite, il y a une certaine ambivalence qui touche à la question des attentes sociétales : la croyance partagée sur la manière dont la trajectoire de vie optimale doit se dérouler. Qui serait définie par certaines étapes qui se déroulent de façon successive et linéaire : on fait des études, on cherche un travail, un logement, on se met en couple... Alors qu’en même temps, la réalité est assez différente. Surtout durant la période de transition vers l’âge adulte, fortement caractérisée par la non-linéarité. Il y a un décalage entre la réalité et les croyances. »
Si, dans notre pays, on valorise l’individualité, l’autonomie et la capacité de prendre soin de soi, dans d’autres cultures, c’est le familialisme – l’importance de la famille étendue – qui sera mis à l’honneur. Dans ces pays, il est courant de voir des enfants adultes vivre sous le toit de leurs parents ou des parents vieillissants vivre sous le toit de leurs enfants adultes. Voilà qui permet de prendre un peu de recul sur la situation.
Pour continuer dans cette démarche, la psychologue Clotilde Visart conseille de se poser deux questions dans cette situation : « Pourquoi est-ce un problème ? » et « Pour qui est-ce un problème ? ».
« Cela peut être un problème pour l’enfant de devoir se soumettre à des règles et à un cadre qui ne sont plus les siens, ce qui peut avoir un impact sur la relation. Cela peut être un problème pour le parent qui avait l’idée que son enfant allait réussir, ce qui a impacté l’image qu’il avait de lui. Cela peut être la construction sociale qui nous a dit que c’était une étape sans retour… Ces questions viennent ouvrir un champ intéressant pour la discussion. »

S’aménager au mieux

Ce n’est pas parce que ces situations se multiplient qu’elles sont forcément faciles à vivre. Réapprendre à vivre ensemble alors qu’on avait, d’un côté, gouté à la liberté et, de l’autre, trouvé un nouvel équilibre, est plus complexe qu’il n’y parait. Le piège principal étant de revenir au système d’antan alors que les positions sociales ont, elles, évolué.
« Revenir à la manière dont on fonctionnait avant, avec la même chambre, les mêmes rapports est sans doute le réflexe naturel, explique Jacques Marquet, sociologue émérite de l’UCLouvain. Or, la situation est très différente si on a un retour après six mois, un an ou dix ans ! Si on est dans un retour où le temps a pu s’écouler, il sera très difficile et peu pertinent de retrouver exactement les mêmes schémas qu’avant. »
À son tour, le sociologue suggère de se poser deux questions : « Qu’est-ce qui a changé dans le statut des un·es et des autres ? » et « Comment peut-on essayer de s’aménager au mieux ? ».

« Revenir à la manière dont on fonctionnait avant, avec la même chambre, les mêmes rapports est sans doute le réflexe naturel. Or, la situation est très différente si on a un retour après six mois, un an ou dix ans ! »
Jacques Marquet

Sociologue émérite de l’UCLouvain

Pour Stijn Van Petegem, « c’est l’opportunité d’exprimer ses attentes et de nommer explicitement celles des un·es et des autres ». Il suggère de « clarifier les aspects pratiques, comme les repas, le choix du programme télé, l’heure du lever, du déjeuner, la participation aux frais et aux tâches ménagères… afin de définir les limites raisonnables pour chacun·e ». Jacques Marquet ajoute que « poser une trajectoire temporelle est probablement utile également ».
Catherine n’a pas mis d’échéance à sa fille : « Parce que je sais qu’elle aspire à son indépendance. L’objectif est qu’elle puisse mettre de l’argent de côté pendant au moins deux ans ». Le fait que sa fille dispose de l’entièreté du rez-de-chaussée, aménagé d’une salle de bains et d’une kitchenette attenantes, joue très certainement dans la balance. Des conditions moins favorables peuvent créer plus de frictions entre les enfants et leurs parents.
« La situation est très variable d’un milieu social à l’autre, confirme Jacques Marquet. Si vous êtes d’un milieu social très aisé, que la maison est grande, que la question économique est marginale, il est tout à fait possible de créer un environnement pour que ce retour se passe bien. Si, en revanche, il y a une diminution des ressources parentales, c’est d’autant plus difficile, notamment pour le jeune, qui ne veut pas devenir une personne à charge. »
Et avec les différentes crises économiques successives, la situation a empiré. « On fait peser le coût de ces crises sur les familles qui doivent, en partie, amortir cette ‘individuation des droits’. La solidarité collective, instituée et anonyme, est en retrait. C’est donc la solidarité familiale qui doit prendre le relais. Mais les familles, selon les milieux sociaux, n’ont pas les mêmes capacités contributives. Pour celles qui émargent au CPAS, par exemple, cette situation sera bien plus pesante », conclut le sociologue.

Le sentiment d’être « chez eux »

Car il faut notamment réapprendre à partager un même espace. « C’est très symbolique, parce que l’espace dont on dispose, on le marque, explique Jacques Marquet. Le salon, par exemple, sera redevenu celui de deux personnes. Là, il y en a une troisième qui revient et qui peut déjà avoir pris sa place sur le canapé et choisi un programme télé… Il y a plein de petites choses comme ça qui viennent souligner que les parents voient leur espace de vie réduit avec le retour d’une tierce personne. Sans compter les coûts financiers que cela peut occasionner ».
La situation peut être d’autant plus problématique si la situation parentale s’est modifiée. Vivre sous le toit d’un beau-parent avec lequel on n’a pas partagé d’intimité, par exemple, s’avérera d’autant plus complexe. « Cela a un impact sur les solidarités. La solidarité des beaux-parents est moins forte à l’égard de leurs beaux-enfants que celle des parents. Cela crée une tension supplémentaire potentielle », affirme le sociologue.
Cette impression d’être « chez eux » et non « chez soi » fait partie des points de friction principaux. Inès*, maman de deux enfants de 3 et 6 ans, est retournée vivre trois mois chez sa mère, à la suite de son divorce, à 38 ans. « Je ne me sentais pas chez moi. J’avais l’impression de devoir faire attention à tout. Par moments, ma mère mettait des règles à mes enfants et contredisait les miennes. Comme je ne me sentais pas chez moi, je ne disais rien, c’était très embêtant. J’avais l’impression de faire énormément d’efforts pour participer aux tâches ménagères et me faire toute petite pour ne pas la gêner, mais elle me faisait bien sentir que j’aurais pu me bouger plus ».
Ce sentiment de déranger l’a poussée à être fort active pour changer sa trajectoire de vie. Aujourd’hui, si la situation devait se représenter, elle préférerait d’abord chercher un endroit où elle se sente chez elle. Retourner chez sa mère serait le dernier recours.

Une cohabitation heureuse

Ce besoin de se sentir chez soi est d’ailleurs la raison pour laquelle certain·es jeunes font preuve de stratégies de résistance pour préserver leur individuation et protéger leur autonomie. Certain·es ne déferont pas leurs cartons, d’autres éviteront de redécorer leur chambre, comme l’explique Sandra Gaviria dans son article de recherche Le retour contraint des jeunes : un passage chez les parents (Enfances Familles Générations, 2022). Laetitia, elle, a transformé ce qui devait être son salon en dressing. Chacun·e sa méthode pour se donner une perspective de décohabiter rapidement.
Heureusement, certains retours peuvent être vécus de façon positive. « Notamment ceux chez un parent seul, souligne Jacques Marquet. Ce retour peut alors combler un manque affectif, social ou économique ». En effet, dans ces cas, l’entraide familiale n’est plus à sens unique. Cette réciprocité serait-elle un point essentiel à la réussite de cette recohabitation ?

* Prénoms modifiés