Vie pratique
Existe-t-il des traits de caractères propres aux aîné·es et aux cadet·tes ? « Oui ! » répond le pédiatre Marc Sznajder en se basant à la fois sur ses observations, sur des témoignages de parents et sur des études scientifiques. À découvrir dans l’ouvrage Les Aînés et les cadets (Odile Jacob).
« Mon premier est plus adulte. À âge égal avec le cadet, son langage était plus développé, tant dans l’élocution que dans le vocabulaire, mais il est aussi plus anxieux, plus fragile et moins imaginatif. »
« Le deuxième est plus câlin, plus débrouillard, plus à l’aise dans ses relations sociales. »
« Mon aîné est posé. Le cadet, lui, se lance beaucoup plus facilement. Il est plus téméraire. »
« L’aînée est plutôt calme, réfléchie, voire timide. La deuxième est plus vindicative, avec un fort caractère et plus précoce. »
Marc Sznajder a recueilli des dizaines de témoignages de parents qui font état de différences psychologiques entre aînés et cadets. « Outre les particularités que me décrivent les parents, explique-t-il, je fais moi-même le constat que les enfants présentent des traits de caractère spécifiques selon leur rang de naissance, et cela quel que soit le milieu familial et culturel, mais aussi quel que soit le sexe de l’enfant. Neuf fois sur dix, l’aîné apparaît plus réservé, plus angoissé souvent que le cadet, plus extraverti, plus autonome. Je pense que des modèles permettent à chacun d’exister dans la constellation familiale. » D’où viennent ces différences ? Le docteur partage ses hypothèses. Il les enrichit de celles d’autres spécialistes. Il s’est aussi intéressé à des études scientifiques menées à grande échelle sur des fratries.
L’aîné ou le sens des responsabilités
La position de premier-né est de toute évidence particulière. Le premier venu fonde la parentalité de ses géniteurs. Il essuie les plâtres en quelque sorte, angoisse parentale à la clé. Avec les répercussions que celles-ci peuvent engendrer sur lui. « Pour le premier, on guette les performances, les progrès. Au moindre bobo, c’est la panique, explique Marc Sznajder. On se précipite chez le pédiatre au moindre bouton. Pour le deuxième, on prend tranquillement rendez vous. Pour le troisième, ça se passe au téléphone ! Pas étonnant que l’aîné tende à être plus anxieux que les suivants. »
Et le pédiatre de citer une étude qui relève une baisse de 20 à 30 % dans la probabilité que chaque enfant successif d’une famille soit correctement vacciné, ce qui témoigne effectivement pour le moins d’une anxiété moins vive vis-à-vis de chaque nouvel arrivant ! Autre caractéristique essentielle de la position d’aîné : celle de bénéficier, pendant un temps plus ou moins long, de la présence exclusive de ses parents et de baigner dans un langage adulte. Il profite aussi d’un autre avantage en terme de stimulation intellectuelle : celui de pouvoir s’occuper d’un enfant plus jeune ou de plusieurs. L’aîné en tirerait des bénéfices en matière d’acquisition du langage et de performance aux tests d’intelligence.
C’est ce qu’affirment les psychologues américains Zajonc et Markus. Ils ont analysé les performances aux tests de quotients intellectuels d’aînés et de cadets. Les premiers obtiennent systématiquement des scores plus élevés. Une étude hollandaise auprès de 385 000 adolescents et une autre, norvégienne, portant sur 25 000 jeunes adultes aboutissent aux mêmes résultats. La présence des grands-parents est également plus prégnante chez les premiers-nés. Ce qui concourrait à structurer leur psychisme d’une manière particulière. « L’aîné prend un peu plus que les autres la mesure de l’histoire familiale, explique Marc Sznajder. Cela contribue à lui donner le sens des responsabilités. Il vit plus que ceux qui le suivent, le fait d’être le maillon d’une chaîne. »
Le cadet se lance plus facilement d’autant qu’il a un exemple devant lui. Il est moins angoissé, mais plus rebelle aussi
Le cadet, ouvert au changement
Moins angoissé, plus frondeur, ainsi apparaît le cadet. « Le double ancrage parents-aînés pourrait bien expliquer le côté débrouillard du cadet, avance Marc Sznajder. Il se lance plus facilement d’autant qu’il a un exemple devant lui. Il est moins angoissé, mais plus rebelle aussi. »
Un psychologue autrichien, Walter Toman, s’est intéressé de son côté aux carrières professionnelles des aînés et des cadets. Son étude porte sur des centaines de familles. Que révèle-t-elle ? Que les aînés poursuivent des études plus longues. Explication ? « L’aîné investit le projet parental, écrit Walter Toman. Les ressources disponibles pour financer des études vont être prioritairement attribuées à l’aîné. Les revenus moyens sont plus élevés chez les aînés et décroissent au fur et à mesure du rang de naissance. » Mais Walter Toman a aussi mis en évidence dans ses travaux une prise de risque plus courante chez les cadets, aussi bien en matière de choix professionnels (professions libérales) que sportifs (le rugby et le hockey sont particulièrement prisés).
Le psychosociologue Frank Sulloway a poursuivi sur la voie des travaux de Toman. Il a analysé des centaines de situations d’aînés et de cadets célèbres. Selon lui, le sens des responsabilités chez les aînés conduit à une position conservatrice, en famille comme dans la société. Alors que les cadets, devant se mesurer à un aîné en position dominante, sont en quête de solutions alternatives. Son étude montre que nombre de tenants de positions révolutionnaires sont des cadets ! Qu’il s’agisse de révolutions scientifiques (Galilée, Newton, Darwin, Pasteur…) ou politiques (Danton, Lénine, Trotski, Castro…). Pour étayer son propos, il cite encore une étude qui établit un lien entre le nombre d’arrestations pour désobéissance civile en milieu étudiant et le rang de naissance et cela avec une relation significative en faveur du tempérament contestataire du cadet.
EN PRATIQUE
Parents, autant savoir…
- Ne projetez pas sur votre nouveau-né vos craintes liées à son tout nouveau statut au risque de faire de lui un anxieux.
- La naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur provoque toujours des réactions chez l’aîné. Moments de régression, de retour au biberon, de pipi au lit. Ce sont des comportements qui apparaissent par besoin d’identification et par souci d’être aimé.
- Évitez d’encourager la rivalité au sein de la fratrie en vous gardant bien de comparer vos enfants. « La souffrance ressentie par un aîné en situation de concurrence peut jouer un rôle important dans la construction de soi, explique Marc Sznajder, dans la mesure où elle est exprimée et où elle donne l’occasion à l’enfant de comprendre que l’on peut être aimé même si l’on n’est plus l’unique. C’est un apprentissage très utile. Tout comme celui de réaliser que l’on peut détester quelqu’un à un moment et apprendre à l’aimer. »
- Écoutez l’aîné et n’hésitez pas à le réconforter afin qu’il ne développe pas une agressivité qu’il peut parfois retourner contre lui-même.
- L’écart d’âge entre l’aîné et le cadet devrait idéalement excéder deux ans, afin que l’aîné ne soit pas confronté à l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur alors qu’il est en pleine phase d’opposition.
- Annoncez la naissance du cadet à deux… et non à trois. S’il est bien un moment où le futur aîné doit rester à sa place d’enfant, c’est celui-là !
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