Vie pratique

Ces lieux que l’on retrouve encore et encore…

Les lieux de vacances sont parfois des lieux qui nous imprègnent, qui nous habitent, qui nous transportent

Herbeumont, Pornic, Laforêt, Tilly, Villié-Morgon, Kato Ksexoro. Des noms d’ici et d’ailleurs. Des lieux chargés de souvenirs pour Damien, Anne, Nicolas, Michèle, Jean* et Georges. Ils nous racontent ce qui en fait la valeur à leurs yeux.

Il y a des endroits sur lesquels on ne peut tirer un trait. Des lieux qui nous imprègnent, qui nous habitent, qui nous transportent. Maison de famille, lieux de villégiature, villages, ils tiennent une place particulière dans nos cœurs. Parce qu’on s’y sent chez soi, qu’ils ravivent des souvenirs, qu’on s’y ressource ou qu’on s’y ancre, qu’on y retrouve la famille, nous y retournons encore et encore.
Six hommes et femmes témoignent de ces lieux qui ont compté pour eux. En filigrane des témoignages, des éléments communs apparaissent. Et, sans surprise, le mot famille se hisse en tête de liste. Tous évoquent une page de ce roman familial qui s’écrit dans ces lieux. On y retrouve aussi un sentiment de liberté et d’insouciance et le plaisir des choses simples.

► Territoire

C’est le mot qui vient en tête quand Damien raconte les souvenirs qui le lient à cette maison de famille ardennaise. Damien y passe plusieurs semaines chaque année avec ses frères et sœurs, parents, oncles, tantes et grands-parents. La maison est grande et peut accueillir du monde pour un week-end improvisé ou une cousinade XXL.
« Enfants, nous avions nos activités fétiches incontournables : jouer dans le château en ruine, aller jusqu’au pont et sa petite plage de galets pour faire des ricochets, se promener dans la forêt ». Ce sont aussi des bruits de parquet qui grincent et d’animaux en tous genres qui affluent quand Damien se remémore ces séjours d’enfance à Herbeumont. C’est au tour de ses enfants aujourd’hui de goûter à ce cadre campagnard.
« En ville, on ne laisse jamais jouer les enfants sans surveillance, alors que là, ils peuvent jouer quatre-cinq heures dehors sans qu’on ne s’en soucie. Pour moi, cette maison, c’est la vie au grand air et à la fois le confort d’un endroit couvert, mais surtout un lieu pour se retrouver. C’est chez nous. C’est là qu’on a construit un terrain de pétanque, qu’on a fabriqué une cabane sur pilotis entre cousins. »
Pour Anne, le port d’attache, c’est Pornic, à deux pas de Nantes, dans les Pays de la Loire. « C’est là que mon grand-père est né et que j’ai passé deux-trois semaines chaque année dans la maison de mes grands-parents ». Parce qu’elle s’y sent profondément bien, qu’elle ressemble aux gens du coin et qu’elle peut y vivre comme elle aime en faisant tout à pied ou à vélo, Anne envisage même de s’y installer en famille avec son mari et ses deux enfants.

« Aller à pied à la boulangerie en longeant la corniche, c’est cadeau. Prendre les petits chemins, faire la tournée des plages et puis les bains de mer, quel ressourcement ! Plus besoin d’aller aux thermes »

Chaque année, Anne se dit qu’elle changerait bien de destination pour pousser une pointe à Saint-Nazaire ou à Nantes. Puis, chaque année, Pornic s’impose. Quand elle essaye de savoir pourquoi, Anne avance qu’« il y a des souvenirs partout à Pornic et des fantômes amicaux ».

► Liberté

Nicolas nous parle de Laforêt, petit village du côté de Vresse-sur-Semois. « Quand je réfléchis à ce qui fait la valeur de ce lieu à mes yeux, ce sont les mots insouciance et liberté qui me viennent. Dès l’âge de 5 ans, je me promenais seul dans le patelin. J’allais acheter des fraises ou j’allais à la pêche ».
Nicolas se souvient aussi de parties de cartes, attablé à la cuisine autour du poêle. « Il n’y avait pas de télévision, mais il ne nous fallait pas plus pour prendre du bon temps ». Ce lieu est chargé en émotions pour Nicolas qui prend encore beaucoup de plaisir à y retourner chaque année avec ses trois filles. « Quand je suis là, je retrouve le côté apaisant et confiant dans ce que ce lieu offre de bon, les filles peuvent à leur tour vadrouiller dans les rues sans que je ne sois aux aguets ».

► Rituel

Le petit coin cher au cœur de Michèle s’appelle Tilly, en Brabant wallon. Il est la preuve qu’il n’y a pas besoin d’aller bien loin pour se dépayser. Chaque vacance scolaire, Michèle et ses filles gardaient la maison d’amis à moins de trente kilomètres de leur appartement bruxellois.
« J’avais mis en place un rituel : le matin, on allait dire bonjour aux poules, puis on ramenait les œufs frais pour le petit-déjeuner. On était pieds nus dans le jardin encore rempli de la rosée du matin. On traînait en pyjama. On lâchait tout. Comme nous n’avions pas la télévision à Bruxelles, les filles étaient ravies de se gaver de dessins animés. »
L’après-midi, la joyeuse troupe partait à l’aventure à pied retrouver des cousins dans le village voisin. Au-delà du rituel, le lieu a aussi de l’importance pour le trio mère-filles. La maison de plain-pied est spacieuse et s’ouvre sur un grand jardin sans vis-à-vis. Et puis il y a aussi tous les points de repères temporels : le carnaval en février, la chasse aux œufs en avril, la piscine du bois des rêves l’été, les batailles de boules de neige l’hiver.

« Je pense que pour les enfants, c’est très important. Ça les ancre dans un lieu, dans un rythme, dans une histoire partagée, dans une vie commune »

► Famille

C’est à Villié-Morgon dans le Beaujolais (France) que Jean a rempli son album à souvenirs familial. Chaque été, il y retrouve pour un mois ses grands-parents dans leur petite maison de vigneron. Repas partagés au jardin, courses poursuite et parties de cache-cache dans les vignes, plongeon dans les piscines du coin pour se rafraîchir, voilà ce qui faisait les bribes de souvenirs qui ressurgissent à l’évocation de ce lieu.
« Mais ce que nous aimions par-dessus tout, c’était de jouer des tours à papy. Couper l’arrosage du potager, accumuler les graviers derrière ses roues arrière de voiture, cacher son paquet de tabac … On avait droit systématiquement à son juron préféré : ‘500 milliards de bon dieu’. On dit que qui aime bien châtie bien, c’est tout à fait ça ! ».
Pour Georges, c’est le village de Kato Ksexoro, en Grèce, qui fait office de retour aux sources. Depuis qu’il a 6 mois, il se rend chaque été dans le village de ses grands-parents paternels.
Georges se souvient : « Quand j’étais petit, on mettait trois jours pour arriver à destination. Il fallait d’abord rejoindre Venise, puis prendre un bateau jusqu’au port le plus proche. Quand on arrivait au village, on klaxonnait pour prévenir tout le monde ».
Pour Georges, ce village, c’est aussi la liberté. Celle de quitter l’appartement bruxellois pour vivre une vie au grand air, d’enfourcher son vélo pour partir se balader entre cousins. Il y a aussi les petites habitudes qui ponctuent le temps. « Le matin, au réveil, on se met sur la terrasse, on discute. À midi, c’est Yaya (ndlr : la grand-mère en grec) qui prépare le repas pour toute la famille et hors de question que quelqu’un vienne s’en mêler. L’après-midi, elle arrose ses plants de tomates et concombres avec papou, pendant qu’on rejoint la plage pour aller se baigner ».

*Prénom d’emprunt

EN SAVOIR +

Que recherchent les personnes qui retournent toujours au même endroit ?

Jean-François Guillaume, sociologue à l’ULiège : « Du plaisir. Celui que leur procure la permanence et la redécouverte de certaines sensations. Une odeur, un bruit, un jeu de lumière, toutes ces choses qui donnent un contenu concret à l’expérience. Si je prends mon expérience personnelle, je me souviens encore très clairement du goût des tartines au Maredsous chez mes grands-parents, du bruit des rideaux que l’on tire ou de l’odeur des vaches en pâture. Toutes ces expériences de mes séjours chez eux ont modelé mon rapport au monde.
Au-delà du lieu, il y a aussi tous les rituels qui ordonnent ces temps familiaux passés ensemble, qui confortent le sentiment d’appartenance au groupe famille et de sécurité par la prévisibilité des choses.
Les lieux que l’on a fréquenté enfant nous permettent aussi de retrouver un fil conducteur qui a joué un rôle dans notre construction identitaire. En retrouvant ce lieu, c’est aussi une partie de nous que l’on retrouve et l’insouciance de cette période. »

Olivier Luminet, professeur de psychologie à l’UCLouvain : « Une des raisons pour lesquelles les gens se sentent bien de retrouver les lieux qui leur sont chers, c’est parce qu’il y a une réactivation des souvenirs positifs. En étant replongé dans le même contexte, les souvenirs et émotions positives qui sont associées au lieu se réactivent. Le contexte est un élément central qui permet de rendre les souvenirs plus accessibles, de les faire émerger plus facilement de la multitude d’informations stockées. »