Développement de l'enfant
Famille et secret. Ces deux mots font la paire. Pour le meilleur et pour le pire. Avec les enfants, le secret est à manier avec prudence et empathie. Car souvent, il devient bien vite lourd à porter pour les petites épaules.
Ah, les secrets ! Ces serments qui lient une ou plusieurs personnes ont souvent tendance à s’inviter dans les familles. Ils sont petits ou grands. Joyeux ou tristes. C’est selon leur nature, selon l’intention qui se cache derrière. Aborder le secret, c’est toucher du doigt le mensonge ou cette vérité qui n’est pas bonne à dire. Le monde du secret peut être lumineux, mais si on n’y prend pas garde, c’est son côté obscur qui peut rapidement s’imposer. Et là, attention danger, pour les enfants, le secret devient vite un poison.
Dans un petit livre pour enfant qui vient de sortir chez Alice Jeunesse, la Canadienne Mylen Vigneault se lance dans une typologie des secrets qui en dit long. Il y a les secrets bulles et briques, fleur et peur, papillon et canon. « Il existe différentes sortes de secrets et ils ne nous font pas tous le même effet, écrit l’auteure. Certains nous rendent joyeux, alors que d’autres ne sont pas amusants du tout à porter ».
Cette introduction induit une séparation nette entre les secrets. « Ceux tout légers qui font rêver » et « Ceux qui font mal, rendent tristes ». Comment ces secrets viennent-ils se glisser dans la vie de famille ? Comment les enfants les perçoivent-ils ? Comment les vivent-ils ? On a soumis à la psychologue Mireille Pauluis quelques phrases chuchotées en famille sur le mode du secret.
« Je vais te dire un secret. Dans le bois, vit une fée qui transforme les pierres en donuts »
Mon premier filtre par rapport aux secrets, c’est qu’il y a les bons et les mauvais secrets. Les bons, ce sont ceux que l’enfant a très envie de raconter parce que c’est une surprise, que c’est une bonne nouvelle. Il va se passer quelque chose de réjouissant, de lumineux. Cela donne le sourire. Le mauvais secret, c’est celui qui laisse entendre que si on en parle, il arrivera un malheur. À soi ou à sa famille. Bref, c’est le secret (à l’inverse du bon) qu’on n’ose pas partager.
Concernant les pierres magiques, c’est un chouette secret, de ceux qui donnent le sourire parce qu’ils relèvent du jeu. L’intention est bonne. L’objectif est de distraire l’enfant, de l’amuser, de le mettre dans une dynamique ludique. C’est de la connivence qui nourrit l’imaginaire. C’est comme de croire au père Noël, à saint Nicolas. Ce sont des jeux merveilleux. J’entends parfois des parents qui dramatisent : « Il ne croit plus au père Noël, il va croire que je l’ai trahi pendant toutes ces années ». C’est oublier tout le côté positif de ces jeux riches en surprise.
« Tu ne dois absolument pas dire à maman qu’on a eu un accrochage avec la voiture »
Là, typiquement, c’est l’exemple du mauvais secret : l’enfant est dépositaire de quelque chose qui n’est pas très agréable. Allez, quoi, c’est pas trop grave, c’est un simple accrochage. Autant s’expliquer entre adultes sans impliquer l’enfant. Il ne faut pas qu’il devienne complice de quelque chose qui n’est pas positif. On lui dit de cacher la vérité, ce n’est pas bon. Cela peut générer des conflits de loyauté vis-à-vis des deux parents qui ne sont pas bénéfiques pour l’enfant.
« Tu sais, ton frère a fait une grosse bêtise, mais tu ne peux en parler à personne. C’est un secret de famille »
Cela veut dire que l’enfant appartient à une famille où on ne prend pas ses responsabilités face à une grosse bêtise. Il n’y a pas une possibilité de réconciliation, de pouvoir reconnaître les erreurs et de les surmonter. Ce qu’on peut dire, c’est : « Voilà, ton frère a fait une grosse bêtise, on n’en est pas fier, mais il va faire amende honorable ». Il est important de garder en tête que le secret ne peut pas enfermer l’enfant dans quelque chose de mauvais.
« Ce que je viens de te dire, tu ne peux le dire à personne, cela nous mettrait en danger, tous les deux »
C’est lourd, typiquement ce que disent les abuseurs aux enfants quand ils sont passés à l’acte. J’ai regardé dernièrement le film Chatouilles, qui raconte une histoire d’abus sexuel. La petite fille est enfermée dans un mauvais secret amené par son abuseur. C’est un mauvais secret qui fait souffrir l’enfant, qui le détruit. Il sent que c’est mauvais, mais, comme il y a des menaces, il se tait. Cela rend fou, l’enfant est pris entre deux. Il vit une situation de détresse intérieure. Mais le secret fait qu’en parler cela pourrait aussi être dangereux, mauvais. C’est comme s’il n’y avait plus d’issue heureuse possible. Ce sont des messages paradoxaux.
« On prépare l’anniversaire de papy, tu ne dois rien lui dire »
C’est un bon secret, sans aucun doute. L’enfant fait partie du secret, il participe à la préparation de la fête. Il a les yeux qui pétillent et meurt d’envie de partager cette information. Ça le fait appartenir au groupe qui prépare les festivités. C’est bon parce que ça renforce son identité, c’est valorisant.
« Tu expliqueras à ton professeur que si tu es en retard, c’est parce que le pneu de la voiture a crevé en cours de route »
Je ne vois pas pourquoi ne pas dire la vérité. Il y a toujours une explication. Elle peut être valable ou pas. Qu’est-ce que ça apporte de faire raconter un mensonge à l’enfant ? C’est de nouveau quelque chose qui enferme. Il est coincé dans un paradoxe pénible entre deux autorités. C’est inutile d’imposer ça aux enfants. L’enfant va se demander : « Qui me protège, mes parents ou l’instit ? ». Il va avoir l’impression de devoir se brouiller avec l’un ou avec l’autre. Le faux pneu crevé, il n’a rien résolu. Si le réveil du papa ou de la maman n’a pas fonctionné, qu’on le dise. Le prof dira : « Eh bien, il faudra que papa ou maman s’achète un nouveau réveil ». Et puis voilà. L’enfant est préservé d’une charge qui lui est complètement étrangère. C’est que ça consomme de l’énergie, un secret.
« Tu ne diras pas à ta mère que ta belle-mère et moi sommes partis en vacances à Pâques »
De nouveau l’enfant est pris dans un conflit de loyauté. C’est fréquent dans les histoires de séparation. Je trouve que c’est limite psychotisant, parce que l’enfant doit avoir une vie complète chez papa et une autre chez maman. Chez maman, il est demi-maman, avec papa, il est demi-papa. Il n’est jamais entier. Il ne peut pas vivre avec les deux facettes en même temps. Cet exemple me fait penser au cas d’une petite fille. La grand-mère venait la chercher à l’école. Puis, la petite s’agitait quand elle revenait chez sa maman. Il y avait clairement un problème. Puis un jour, elle a lâché le morceau : « Tu sais, maman, mamy nous met dans le siège voiture, mais ne nous attache pas. Chaque fois, elle nous dit qu’on ne peut pas te le dire. Elle dit que c’est un secret entre nous ». La grand-mère voulait peut-être créer de la connivence avec sa petite-fille, mais, là, c’était encore un mauvais secret. L’enfant s’interroge : « C’est ma grand-mère qui me met en danger ou ce sont mes parents qui racontent des carabistouilles ? ». Un mauvais secret peut placer l’enfant dans des dilemmes pas possibles.
POINT DE VUE
Derrière le secret, l’émotion
Lorsqu’on l’a en ligne, le psychopédagogue Bruno Humbeeck se montre fort intéressé par la thématique du secret. « Dire à un enfant : ‘Je vais te confier un secret’, c’est très lourd de sens pour lui. Un enfant, quand il est tout petit, pense que ce qu’il y a dans votre tête correspond à ce qu’il a dans sa tête à lui. Il n’y a pas de différence entre les pensées des uns et des autres. Dès lors, l’idée du secret est très déroutante pour lui, comme celle du mensonge d’ailleurs ». Voilà la confirmation qu’un secret peut s’avérer trop lourd pour un enfant. « Pour lui, le secret, c’est un enfermement dans la tête, c’est inconcevable ».
Bruno Humbeeck épingle néanmoins les secrets à dimension « positive », il y voit même une dimension pédagogique. « Si on trahit par exemple un anniversaire secret, on ne ne fait pas mal à l’autre. Tout au plus, on casse un effet de surprise. Jouer à ce genre de cachotteries joyeuses avec l’enfant peut l’aider à comprendre l’idée du secret de façon ludique. Le secret se partage en souriant. Cela peut être important pour son développement ».
Le secret ne doit donc pas être complètement banni du cercle familial. Il faut juste s’assurer que ce secret soit constructif, créateur d’une connivence saine et positive. Encore une fois, on aime à le rappeler au Ligueur, ce sont les émotions qu’il s’agit de bien identifier. « Globalement, ce n’est pas le secret qui est partagé, c’est l’émotion liée au secret. Si vous partagez la joie qui va se vivre en fêtant un anniversaire surprise, il n’y a pas de souci. Si vous partagez le dégoût, la peur, une émotion négative, autant s’abstenir. Les émotions vécues par l’enfant seront invivables parce que le secret l’empêchera de se livrer, de se libérer. »
Malheureusement, le secret n’est pas toujours formulé dans l’intérêt de l’enfant. Parfois, le parent cherche simplement à se protéger. « Jusqu’à un certain âge, pour les enfants, tout ce qui se passe dans leur famille est la normalité. C’est ce qui se passe ailleurs qui est différent. Ils envisagent donc tout à l’image de ce qui est vécu dans le noyau familial. La nécessité du secret n’est donc pas celle de l’enfant, c’est celle de l’adulte. C’est un mécanisme de défense de celui-ci. C’est important de préserver les enfants de ce qui concerne uniquement les adultes ».
En résumé, quelles sont les qualités d’un « bon » secret ? « Il doit préserver totalement les autres et créer une connivence positive », conclut en une phrase Bruno Humbeeck.
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