Crèche et école

Dessine-moi un futur

Quand parents, profs et élèves rêvent à l'école idéale

Les mots rêve, baguette magique, miracle parfois même, nous ont beaucoup aidé pour les besoins de ce dossier. Si un interlocuteur se lançait dans une énumération de problèmes, on le rattrapait en lui demandant : « Mais toi, tu as le pouvoir de tout changer, tu fais quoi ? Tu commences par quoi ? ». Tour d’horizon avec un peu d’utopie.

► Toutes et tous égaux

Côté élèves - L’école est cassante, peu ou pas enrichissante pour trop d’entre nous. Pourquoi le pouvoir y est si mal réparti ? Pourquoi est-ce qu’on est obligé d’y enseigner par la hiérarchie ? On veut une école égalitaire, qui enseigne le véritable sens de la démocratie, alors il faut commencer par là.

Côté profs - Vous connaissez la citation de Victor Hugo qui dit que quand on ouvre une école, on ferme une prison. J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’école conditionne une certaine forme d’emprisonnement. Tous les rapports de force qu’on y trouve aujourd’hui, en tant qu’élèves, mais aussi que profs, sans oublier les parents, on va les retrouver tout le long de son parcours dans la vie. Donnez une impulsion égalitaire et équitable à l’école, dès le plus jeune âge, vous révolutionnez la société dans son ensemble. Je suis tout à fait favorable à cette idée de casser la hiérarchie. Tout en permettant tout de même de conserver des prés carrés. Ce serait merveilleux d’y réfléchir.

Côté parents - C’est difficile de se dire que l’école sert à autre chose qu’à faire le tri. Quand je suis arrivé dans ce pays, je ne parlais pas correctement français. J’étais jeune, sans diplôme, sans éducation. L’école me terrorisait. Elle incarnait la toute-puissance. Depuis, j’ai un diplôme, je suis mieux dans mes pompes, je me bats et j’aide les autres. Voilà la première chose que l’on doit mettre sur pied : un système d’entraide, pour que personne ne soit jeté du navire sans pouvoir se défendre ou être défendu.

Doha, 18 ans - null
« Quand il fait beau, tu laisses les élèves s’allonger une heure dans l’herbe. Et chacun raconte son histoire à tour de rôle pendant l’année. Sa famille, ses origines. On fait silence, on écoute. Bah voilà, c’est ça mon projet. T’as vu, c’est pas fou ? »
Doha, 18 ans

► Apprendre en aimant

Côté élèves - Pour moi, impossible de dissocier l’école du savoir. Et ce qui serait génial, ce serait de pouvoir apprendre avec plaisir. Pas parce qu’on est forcé ou qu’on a peur du bâton. D’où vient la légitimité d’évaluer ? Qui a décrété que c’est comme ça qu’on allait transmettre les apprentissages ? Ce n’est pas un peu barbare, on ne peut pas réfléchir à autre chose ?

Côté profs - On va sortir de cette idée de la forteresse imprenable dans laquelle on reste des heures entières. On va créer des passerelles. Dans chaque entreprise, il y aura des bureaux pour accueillir les élèves qui seront des stagiaires. L’école va s’étendre. Elle va infuser pour créer des apprentissages pratiques. Et, égoïstement, je crois que notre métier à nous sera complet. Il couvrira tous les domaines professionnels. Ils sont là le renouveau et la revalorisation du métier d’enseignant.

Côté parents - Et pourquoi ne pas créer une classe de parents ? Une sorte d’étude pour les parents après les cours. Ils peuvent suivre le programme scolaire des enfants. C’est ouvert à tous les parents et piloté par un prof. À côté, les enfants font les devoirs. Et à la fin de l’heure, on se retrouve toutes et tous et on corrige les leçons pour voir où sont les erreurs ou on valorise les exercices bien faits. Plus de notes. Plus d’angoisses. On se tire tous vers le haut. Et ça coûte pas grand-chose, si ce n’est des heures sup’ pour les profs qui veulent arrondir leurs fins de mois.

Côté élèves - Je veux inventer l’école nomade. Genre, on te donne le choix en fin d’année (voix de présentateur télé) : « Oui, vous pouvez apprendre pendant un an sur les routes ». Et tu pars en bateau, en randonnée, pour aller voir le monde et rendre concret tout ce que tu vois dans les manuels. J’en fais ça de ta baguette magique. Tout le monde avec son sac à dos en train d’apprendre en chemin. Le rêve.

L'ARBITRE

Ce qu'en pense Claude Prignon

L’après-covid, le futur de l’école, il consiste à travailler ensemble, autour d’un point : celui de ne pas exclure. En partie les classes les moins aisées. Car - ça a été dit, mais ce serait fantastique que ce soit intégré -, l’école sert en partie à classer, à hiérarchiser. Elle est structurée sur un mode de sélection. Dès lors, difficile de répondre à la volonté de favoriser l’épanouissement des futur·es citoyen·nes. Un chiffre : 90 % du public défavorisé qui intègre l’enseignement professionnel contre 90 % de la classe moyenne et plus qui a accès à un enseignement général.

DES TERRITOIRES PLUS ATTENTIONNÉS

Il faut ouvrir davantage aux parents, créer des lieux où ils sont invités. Aller vers eux pour savoir si et quand porter assistance en cas de souci. Pour écouter. Pour permettre aux élèves de dire combien c’est compliqué parfois. Rien qu’avoir un lieu où pouvoir le dire, c’est tellement important.
Et puis, il serait bien d’avoir une attention pour les élèves issu·es des milieux populaires qui réussissent à inverser le sort et s’en sortent. Qu’on les accompagne. Parce que quand cet enfant quitte son milieu social, il passe de l’autre côté et ce n’est simple pour personne. Cela peut même nourrir des sentiments de « trahison ». Voilà comment on pourrait envisager l’école. En rêvant de territoires qui se parlent. De territoires qui se comprennent.

ET APRÈS...

Les solutions qui émergent de ce tour d’horizon

À certains moments, à discourir avec l’ensemble des personnes interrogées pour ce dossier, on sentait presque le souffle d’un vent nouveau se lever. C’est en notre pouvoir, et il est temps, de procéder à quelques réajustements. Ne serait-ce que pour apprendre à se parler, à cultiver le bonheur, à maîtriser les outils, à innover.
Ce qui est étonnant, c’est de constater à quel point les valeurs sont les mêmes tant chez les professeurs que chez les parents et leurs élèves d’enfants. Tous veulent atteindre le même point, mais divergent sur la façon de l’atteindre. L’attente commune, c’est une école qui forge des citoyen·nes. Une école qui enseigne avec intelligence, sans avilir. Une école qui soit un levier des combats de la société. Une école qui forme l’esprit, ouvre au monde, aiguise la curiosité. Pourquoi ne pas redéfinir ensemble toutes ces priorités. Pourquoi ne pas essayer de parler et de comprendre le même langage ?
De toute façon, le changement est amorcé. Le rôle de chacun·e évolue lentement à mesure que la société fait sa mue. Une preuve ? Le personnel enseignant n’est plus le seul garant du savoir. L’élève apprend ailleurs qu’avec lui ou ses parents. Le monde galope. L’école trottine. Plus possible, donc, de pratiquer le sur-place. Embarquons dans ce mouvement, trouvons-lui une cadence qui convienne à toutes et à tous.

À retrouver ii l'intégralité de notre dossier « École : et si on repartait (tous) sur de bonnes bases ? »