Vie pratique
Certaines familles ne choisissent pas de déménager, elles y sont forcées. Depuis les inondations, celles de Sophie et Romain, de Mélodie et Luigi doivent vivre dans un habitat d’appoint. Comment se sentent-elles sous ce nouveau toit, qu’est-ce qui leur manque de l’ancien ?
C’était un mercredi de septembre par un temps estival. Sophie et Romain, parents liégeois du petit Oscar, 8 mois, viennent nous chercher à la gare pour nous emmener dans leur ex « chez eux », à Vaux-sous-Chèvremont.
À VAUX-SOUS-CHÈVREMONT
Première étape : se rendre sur les lieux. Une expédition en soi. Les rues de la Cité ardente sont totalement bouchées. « Avant les inondations, quand je rentrais du boulot, j’arrivais chez moi en un quart d’heure. Maintenant, avec le tunnel de Cointe qui a fermé, je prends parfois une heure », déplore Sophie, au volant et sillonnant les ruelles d’Outre-Meuse pour éviter les axes bouchonnés de la ville.
Nous arrivons en zone sinistrée, « là où on se sent chez nous ». Tout est désert. Plus de trafic, plus de commerces ouverts, plus grand-chose à part des débris. Seule la grande tente blanche de la Croix-Rouge donne encore un peu de vie à la région.
Sophie gare la voiture. Romain nous guide jusqu’à l’entrée de leur maison. Une trace noire se distingue sur la façade. « L’eau est montée jusque-là, à 1m90 de haut ». La maman d’Oscar ouvre la porte : « Et voilà… Welcome home ! ». Tout est vide. Mis à part l’odeur et les taches d’humidité, on pourrait croire que le rez-de-chaussée est « simplement » en travaux.
« Ma maison, mon choix »
Nous nous installons dehors. Sophie et Romain dépoussièrent la table du jardin. « Ah, il faut des chaises. Je vais en chercher en haut ».
« Nous avons vécu deux ans et demi ici. Après les inondations, on a eu beaucoup de chance. Le père d’un ami nous a prêté un appartement jusqu’à notre retour, a priori au mois de février. Les premiers jours, j’ai pleuré, pleuré, pleuré. Rien à faire, je ne m’y sens pas chez moi. C’est bizarre, mais depuis que je ne peux plus y vivre, je suis trois fois plus attachée à cette maison sinistrée. Elle est crasseuse et poussiéreuse, mais c’est mon ‘chez-moi’. Parce que je l’ai choisie ».
Romain ne partage pas ce point de vue. « Pour moi, à partir du moment où tu rentres tous les jours dans le même endroit après le travail, où tu y dors et où tu y es en famille, c’est chez toi. Alors, oui, il y a des ‘chez-soi’ qui sont mieux que d’autres. Oui, on n’a pas choisi notre appartement, il est moins pratique et plus petit, mais tout cela fait partie d’un confort. Je ne me sens pas mal là où je suis maintenant. À partir du moment où tout le monde s’en sort vivant, je suis content et je m’adapte ».
« Ma maison, mon identité »
Sophie rigole : « C’est con, mais je me surprends souvent à dire ‘Il faut que je rentre chez moi, enfin non, à l’appart’. Au début, quand je revenais d’une soirée, je prenais spontanément la route d’ici. Puis je réalisais mon erreur et les larmes me montaient aux yeux. Mon ‘chez-moi’, c’est la stabilité, mais c’est aussi l’identité. J’ai aménagé cette maison à mon image, avec ma personnalité. Puis c’est le voisinage. Encore plus aujourd’hui, après ce que nous avons vécu. Nous faisons désormais partie de la communauté, du groupe identitaire des sinistré·e·s des inondations, dans lequel nous nous sentons compris et avec qui nous avons envie de vivre ».
À PEPINSTER
Après Vaux-sous-Chèvremont, en route pour Pepinster. Mélodie, Luigi et leurs trois petits garçons nous attendent. La N61 offre un décor épouvantable : déchets en masse, boue, voitures endommagées et délaissées le long de la voie. C’est quelque chose de voir ces images « en vrai » plutôt qu’à la télé.
La maison mitoyenne est à une dizaine de mètres de la Hoëgne, un affluent de la Vesdre. Tout comme pour la maison de Sophie et Romain, les pièces du rez-de-chaussée sont vides, en travaux.
Alexis, Édouard et Tim s’empressent de nous montrer le dessin qu’ils ont fait de leur maison. « Ça, c’est notre maison d’ici, numéro 26, avec l’eau qui l’a inondée », décrit Alexis, l’aîné de 10 ans. « Moi, j’ai fait la grande maison où on est aujourd’hui, avec son énorme jardin », continue Édouard, 6 ans. « Et regarde, moi, j’ai dessiné la maison de mes grands-parents qui est juste à côté d’ici », termine Tim, 4 ans.
« Ma maison, ma création »
Nous nous installons dehors. À nouveau, la table est poussiéreuse. À nouveau, la question des chaises se pose.
Luigi commence : « On préfère cette maison-ci, car c’est nous qui l’avons aménagée. Nous l’avons achetée en 2013 et nous avons pris le temps de tout retaper nous-mêmes. On venait à peine de terminer quand les inondations sont arrivées. Mon oncle nous a prêté une de ses maisons à Embourg, à trente minutes d’ici. La première fois qu’on l’a visitée, on s’est dit ‘Waouw, ça rentre dans tous les critères d’une belle et grande maison, le quartier est calme, c’est génial !’. Mais non. On ne s’y sent pas bien. Alors que les maisons sont loin les unes des autres, bizarrement, on se sent plus exposés. Nous n’avons que trois vis-à-vis, mais ils nous paraissent tout aussi importants, voire plus, que nos dix-huit vis-à-vis d’ici.
Le premier jour, nous étions à table dans le jardin et la voisine est venue mettre son nez dans la haie, avec les mains sur les genoux. On se demandait ce qu’elle faisait, si elle cueillait ses fraises ou quoi. En fait, elle nous espionnait. Elle voulait voir qui était là, sans dire bonjour.
Ici, c’est pas pareil. On connaît tout le monde, les enfants jouent ensemble et quand les parents viennent les rechercher, ça finit souvent par un apéro. Embourg, ça n’est pas la même population. Et comme la maison n’est pas la nôtre, on ne peut pas y mettre notre touche personnelle. On n’ose pas mettre de cadres avec les photos des enfants ou les peintures des petits ».
Mélodie continue : « C’est étonnant, j’ai toujours dit que je n’étais pas accrochée à mes murs. Pour moi, tant que la famille est là, tout va bien. Mais cette maison, nous l’avons construite, ce qui change beaucoup la donne. Elle est plus précieuse à mes yeux qu’une maison quatre façades toute pimpante. Notre maison est toute petite, pleine de défauts, mais c’est la nôtre. Chaque chose a sa place. Le moindre petit recoin est optimisé ».
« Ma maison, ma sécurité »
La maman de la fratrie poursuit : « Je suis un peu psychopathe par rapport aux voleurs. Ici, on est dans un quartier où on peut laisser la porte d’entrée ouverte, les clés de la voiture sur le contact. À Embourg, les premiers jours, les premières nuits, je ne me sentais pas en sécurité. Il y a tellement de portes dans cette baraque ! Une pour le garage, une pour la buanderie, une pour la salle à manger… Et elles sont vieilles, les châssis aussi, on peut les forcer comme on veut. Du coup, j’en ai bloqué certaines pour faire du bruit en cas de vol. J’ai mis mon séchoir devant l’une, un petit bar devant l’autre, et je suis un peu plus rassurée ».
« Ma maison, mes habitudes »
« Finalement, ce sont les habitudes qui font que tu te sens chez toi, souligne Luigi. Tu ne dois pas réfléchir, tout est facile. Ce qui nous coûte le plus, c’est pas d’avoir perdu du matériel, c’est qu’on nous a forcés à changer toute notre organisation quotidienne. Aujourd’hui, on est au mois de septembre et les activités des enfants vont recommencer. Et quoi, dans quel club de foot est-ce qu’on les inscrit ? La saison dure un an, on est censé revenir à Pepinster en février. Doit-on les inscrire à Embourg et faire tous les trajets après ? On ne peut pas se projeter, on ne sait pas si on reviendra dans six mois, huit mois ou un an. C’est tout le temps de la réadaptation. Bêtement, le trajet pour aller travailler : tous les jours, je le regarde sur Internet pour savoir lequel est le plus rapide. Avant, je ne me posais pas de questions, je savais. C’est une accumulation de petits détails et ça fatigue. »
ET AUSSI...
Et côté enfants ?
Du côté des enfants, les avis divergent. Oscar, malgré ses 8 petits mois, « a quand même eu des crises de pleurs comme il n’en avait jamais fait les premières semaines où on était à l’appartement », explique Sophie.
Alexis préfère Pepinster : « J’ai mon attrape-rêve. À Embourg, on ne peut pas le mettre car on ne peut pas faire un trou dans le mur. Ici, je faisais du vélo avec mes copains. À Embourg, j’ai un copain et puis c’est tout ».
Tim va dans le même sens : « J’aime mieux ici, car il y a le trampoline avec le drapeau de Che Guevara au-dessus. Et dans ma chambre, il y a un lit superposé. Édouard pouvait venir dormir avec moi ».
Enfin, Édouard est plus partagé : « Je préfère Embourg, car le jardin est plus grand, ma chambre est plus grande et je peux être tout seul dedans. Mais c’est vrai qu’ici, quand on était sages, on pouvait aller tout seuls à pied chez Papy et Mamy ».
À LIRE AUSSI