Loisirs et culture

Le livre médicament, si oui, à quelle dose ?

En littérature jeunesse, les ouvrages purement pédagogiques sont - parfois - appelés les livres médicaments

Le saviez-vous, dans la grande famille de la littérature jeunesse, les ouvrages purement pédagogiques sont - parfois - appelés les livres médicaments. En comparaison avec ceux plus allégoriques. Y aurait-il un genre plus noble qu’un autre ? Creusons la question et voyons si la littérature peut être affaire de… posologie.

Il y a quelques années, à l’occasion d’un article pour ce même dossier, Muriel  Limbosch, tête pensante du Wolf, espace unique et incomparable en plein centre de la capitale, nous tint à peu près ce langage : « Les enfants aiment les histoires. Sans cadre. Sans leçon de morale. Un bon auteur, une bonne autrice les amène à une réflexion. Je n’aime pas citer de noms, mais, vu qu’elle est notre marraine, parlons de Kitty Crowther, par exemple. Elle s’adresse aux enfants comme s’ils étaient des adultes. Sans jamais leur lâcher la main pour autant ».
Fort de cela, et manichéen comme pas deux, votre plumiste se mit à répandre la bonne parole et à singer, avec la ferveur d’un novice, qu’un bon livre est d’abord allégorique et qu’il doit permettre à chacun, chacune, de puiser dedans, sans qu’on lui donne de solutions clés en main. Sous-entendu, cessons la surdose du livre médicament.

L’info sans détour

On multiplie alors les discussions auprès de libraires, d’autrices et de bibliothécaires. Émeline Dubois, de la Biblif, la bibliothèque de Forest, développe que, chez eux, ce que l’on appelle parfois de façon péjorative le livre médicament est classé dans un ensemble « Petits docs ». Soit des ouvrages jeunesse, sans narration, ou si elle l’est, elle n’est pas indispensable, qui apportent des informations sur des problématiques précises aux enfants. Que pense-t-elle de ce genre très éducatif ? Sans hésiter, elle répond : « C’est nécessaire. Ça se complète avec les histoires plus figurées. Il faut garder en tête qu’un enfant qui a besoin de matière sur la problématique qu’il traverse a certainement besoin d’une info sans détour, même narrative ».
On en discute à nouveau avec Muriel Limbosch, histoire de poursuivre l’échange d’il y a quelques années. C’est elle qui nous rappelle le concept de « livre médicament ». Mieux vaut éviter d’ailleurs d’estampiller un livre de la sorte auprès de son auteur ou de son autrice, ce serait crime de lèse-majesté. Forte de cela et fidèle à son habitude, elle ne cite aucun titre.
« Ce que je peux vous dire, c’est que, même si ce n’est pas le genre d’ouvrage que je mets en avant, il ne faut jamais perdre de vue que cela reste une forme d’art. Donc, quelque chose de personnel. Tout ce qui importe, c’est comment l’enfant va se l’approprier, y puiser quelque chose. Par exemple, je n’ai pas de livre qui s’apparenterait à un catalogue pédagogique sur les émotions. Quand on m’en demande, je réoriente. Je conseille alors des livres qui vont traiter de la colère, de l’angoisse. Mais je comprends qu’à certains moments, on se serve de livres spécifiques comme outil. Il existe tellement de livres, c’est magnifique de laisser aux enfants la possibilité de faire le choix, fort de sa singularité. »
Si tout se vaut, quel est l’intérêt de cet article, se demande à cet instant le journaliste fondamentaliste, alors en pleine crise de foi ? Heureusement, il existe tout de même quelques balises à poser dans ce non-duel.

Ceux qui induisent, ceux qui imposent 

On pousse les protagonistes interrogées dans leurs derniers retranchements. On tient absolument à trier le bon grain de l’ivraie. On veut anoblir un genre. Hélas, impossible de faire lâcher ni à l’une ni à l’autre le moindre mauvais exemple. Muettes comme un voyou devant le commissaire. Muriel Limbosch profite même de l’occasion pour nous présenter un projet qu’elle nomme péda-médicament pour plaisanter. Une initiative qui porte sur la santé mentale auprès des ados, menée avec Alice Éditions.
« J’adore leur département ado, rempli de thématiques très fortes. On part d’elles pour discuter des sujets abordés avec des 15-18 ans, afin de dégager des pistes et susciter des réflexions. C’est aussi une manière de montrer qu’en fonction du choix du livre, celui-ci peut être source de partage par rapport à  ce que l’on en fait. C’est d’ailleurs ce qu’il faut dire aux parents : oui, il y en a que l’on aime moins que d’autres. Mais chacun·e est libre dans ses choix, dans ses goûts. C’est chouette, quoi qu’il en soit, de pouvoir s’appuyer sur un livre. »
Ce qu’Émeline Dubois complète. « C’est la beauté de la mission des personnes qui travaillent dans les métiers du livre : réfléchir à la façon dont le livre va trouver son lecteur, sa lectrice ». Ce qui nous conduit à Laura*. Lectrice avide, maman de deux filles de 3 et 6 ans, psy, qui met bien en évidence ces fameux livres médicaments. Ils évoquent tant la séparation que la différence ou les violences physiques ou sexuelles intrafamiliales.
« Je laisse les enfants aller vers le livre de leur choix. À tous les coups, que ce soit avec les petit·es que je reçois dans mon cabinet ou mes filles, ces livres sont l’occasion pour moi d’apprendre autant qu’eux, qu’elles. Ces livres dits médicaments ne pensent pas à la place de leurs lectrices et lecteurs, ils sont des occasions de dire, de façon simple. Avec des mots pensés pour les maux que les petit·es traversent. Sans image calculée. »

« La littérature ne donne pas de leçon »

C’est précisément là où l’on touche la limite des livres pédagogiques, du livre jeunesse et de la littérature, plus généralement : quand elle dicte la façon dont on doit penser. On retrouve Muriel Limbosch sur ce point crucial : « La littérature ne donne pas de leçon. Elle doit permettre à son petit lecteur, à sa petite lectrice, de faire le chemin seul·e. Il n’y a pas de bons livres ou de mauvais livres, il y a ceux qui induisent et ceux qui imposent ».
Émeline Dubois abonde. « L’écueil, c’est de capitaliser sur des sujets. Certaines maisons d’édition multiplient les ouvrages qui téléguident. Alors, nous, tout simplement, on les planque ! Toutefois, que l’on profite de cet article pour rappeler que ces livres, disons moins bons, restent malgré tout une façon de lire. Donc toujours mieux que passer des heures entières ou des demi-journées devant un écran ! ».
Dès lors, pourquoi ne pas monter l’exemple ? Montrer aux enfants que, vous aussi, vous lisez. Ou, encore mieux, de continuer à leur lire des histoires depuis des livres (ou d’excellents magazines !). Livres médicaments ou pas. Peu importe la prescription, tant que vous leur transmettez… le virus de la lecture.

* Prénom modifié