Vie pratique

L’éducation malgré les maux du monde… Continuité / Conviction / Contradiction

Continuité, conviction, contradiction, autant d'écueils pour les parents en matière de pression

Éduquer en tirant les rideaux, en claquant les volets, en fermant les écoutilles, ce serait beau, non ? Une éducation décontextualisée, loin des bruits du monde, quel parent n’en a jamais rêvé…

► CONTINUITÉ

Achille, papa de deux filles de 8 et 12 ans : « Faire aussi bien que mes parents »

« J’ai reçu ce que j’estime être une bonne éducation. Qui a forgé mes valeurs, mes idées. Je m’évertue à la transmettre à mes enfants. Parce que j’estime que c’est une bonne base. La meilleure qui soit. Ce qui n’empêche pas de m’en détacher, hein ? Je me situe vis-à-vis d’elle. Ce qui fait qu’hélas, c’est devenu au fil des ans une forme de pression : je me dois d’être aussi bon parent que mes parents l’ont été. »

► Ce témoignage est le dernier qu’on a récolté pour les besoins de ce dossier. Il apporte un angle nouveau. On a en effet plus l’habitude d’entendre aujourd’hui des parents qui sont en réaction face à leur propre éducation. Ces derniers s’infligeraient une forme de pression qui consiste à ne surtout pas reproduire les mêmes travers. Le type de charge éducative qu’Achille nous décrit doit être également ressenti par toutes les familles qui perpétuent, sciemment ou non, les valeurs de leurs parents. Ce témoignage fait ressortir quelque chose d’intéressant : il montre la façon dont on se situe vis-à-vis de notre héritage éducatif. Qu’on décide de prendre des distances, de lui tourner complètement le dos ou de le poursuivre, il est toujours lourd à porter.

Retrouvez le dossier « La pression ? Une histoire à la con... »

CE QU'EN PENSE L'EXPERTE

Mireille Pauluis, psychologue : « Se sentir juste dans son rôle »

« C’est toujours cette histoire de connu ou d’inconnu. ‘Oh non, je ne ferai jamais comme mon père’. Ou à l’inverse, tel Achille : ‘Je dois faire aussi bien’. Encore une fois, il n’y a rien de répréhensible. À chacun·e d’aller puiser à l’intérieur de soi. Il suffit juste d’être à l’aise, de se sentir juste dans son rôle. La génération des parents d’Achille n’a pas grandi dans le même contexte que les familles aujourd’hui. Les enjeux étaient autres. Faire tout comme eux ou, à l’inverse, chercher à tout refaire, à quoi bon ? Ce qui me semble plus intéressant, ce serait de les remercier. De reconnaître que, sur tel ou tel point, ils vous ont permis d’avancer. De traverser tel ou tel évènement. Faire aussi bien ? Je dirais plutôt faire aussi bon. En cela, pourquoi ne pas s’appuyer sur ses enfants ? Simplement les observer. Arrêter la course quotidienne, s’asseoir, les regarder évoluer, se dire ‘Tout va bien, ils et elles sont là et je suis disponible pour eux. Rien d’autre n’a d’importance. Sans chercher à reproduire ou à fuir, j’apprends de ces moments-là’. Ce qui n’empêche en rien d’avoir un cadre et de le délimiter. »

► CONVICTION

Cynthia, maman solo de Milo, 7 ans : « Je veux qu’il répare le monde »

« J’ai cette idée très bête de vouloir faire passer beaucoup de ma citoyenneté dans l’éducation que je transmets à mon fils. Je l’élève seul. Je voudrais qu’il respecte les femmes. Qu’il soit juste, engagé, conscient. Qu’il participe à réparer le monde, quoi. Et lorsque je déroge à cette ligne de conduite, je panique. Je me dis que tout est foutu et qu’il faut tout reprendre à zéro. »

► La question des convictions et de l’éducation revient beaucoup dans les discussions. Elle prend plusieurs formes. Comment accompagner les enfants dans leurs engagements ? Comment réussir à faire passer ses propres idées sans imposer, sans formater ? Comment combiner avec l’entourage quand il ne partage pas les mêmes idées ?
Comme Cynthia, les parents sont nombreux à souhaiter que leur enfant comprenne leurs positions, leurs idées, leurs engagements. Et lorsque les parents sont plus âgés, les familles sont attentives à ce que la situation n’amène pas à une forme de clash. Un enfant végan dans une famille de carnivores. Un petit droitard au sein d’un clan gaucho. Des grands-parents religieux et leurs petits-enfants élevés en bons laïcs…
Pression subtile, donc, et souvent tue. Mais alors, l’éducation serait aussi un acte politique...

La pression parentale touche tout le monde

CE QU'EN PENSENT LES EXPERT·ES

  • Gérard Neyrand, sociologue : « On est dans une société en pleine mutation »

« Cette mutation, qui s’exprime aussi bien sur le plan des mœurs que sur le plan socio-économique, crée de l’incertitude sur l’avenir et, par ricochet, un sentiment d’insécurité. L’augmentation de la précarité, l’apparition de la guerre sur le sol européen, les enjeux environnementaux de plus en plus présents, ce contexte multi-crises fait que c’est de plus en plus compliqué aujourd’hui de faire confiance. » 

  • Mireille Pauluis, psychologue : « Les enfants apprennent par imitation »

« Répétez-leur qu’il faut être respectueux ou respectueuse, aimant·e, bienveillant·e… mais si, dès que vous prenez le volant, vous vous mettez à insulter la terre entière, pas sûr que le message passe. Il est important d’être cohérent·e avec ses idées. Les enfants nous observent et font tout comme nous. Vous ramassez un papier qui traîne dans un parc pour le jeter à la poubelle ? C’est un acte plus significatif que n’importe quel discours et ils feront très vite à leur tour la même chose. Mais si vous tenez de beaux discours sur l’état de la planète et que vous jetez un emballage sur un talus caché derrière un arbre, il y a un biais. Il est important de répondre aux questions sur tous ces sujets, certes, mais aussi de savoir ce qu’ils pensent en retour. Montrez-leur qu’ils ont le droit de formuler une opinion, même différente de la vôtre. Les aider à se forger tout ça, c’est peut-être la manière la plus efficace d’en faire des êtres, si ce n’est engagés, tout du moins libres ».

► CONTRADICTION

Leila, maman de trois enfants de 3, 7 et 12 ans : « Faire plus comme je peux que comme je veux »

« Avant d’être maman, je me projetais dans ma parentalité. En plus de m’imaginer patiente et attentive, je me voyais surtout éduquer mes enfants avec des préceptes dont je ne dérogerais pas. Ne jamais les emmener manger une crasse dans un fast-food. Ne pas céder à la tyrannie des radios qui passent des chansons bêbêtes. Ne pas me servir de la télé comme baby-sitter. D’ailleurs, je me suis toujours dit que je n’aurais pas de télé. Mais plus encore, ne pas les élever dans la peur. En faire des enfants ouverts, curieux. Mais je suis tombée dans tous les pièges. Les uns après les autres. J’en ai fait de parfaits consommateurs. Avec cette impression de les élever tous les jours en faisant plus comme je peux que comme je veux. »

► C’est un bon vieil adage bien connu qu’on se répète souvent au sein de la rédaction du Ligueur : « Avant j’avais des convictions, à présent j’ai des enfants ». Quel parent n’a jamais partagé le constat de Leila ? Qui contemple son enfant, admiratif, en se disant : « Elle ou il est le fruit parfait de mon éducation. Exactement comme je le voulais » ? Pas beaucoup. Parce que, lorsque l’on devient parent, beaucoup de choses volent en éclats. Dont un bagage un peu encombrant : les principes.

CE QU'EN PENSE L'EXPERTE

Valérie Dubost : « CONcluons »

« Lors des consultations, quand ils m’exposent ce type de problématique, je demande souvent aux parents s’ils souhaitent rester réellement accrochés à leurs projets de départ. Ceux avant de naître parents. Parce que si ça avait été le cas, ils seraient certainement passés à côté de ce que sont réellement leurs enfants. Donc, à côté de ce qu’est réellement leur parentalité. Je rejoins Leila sur un point : on n’éduque pas tout à fait comme on veut. Mais je suis certaine que l’on n’éduque pas uniquement comme on peut. Parce que ça reviendrait à dire que l’on subirait sa parentalité. Si une attitude critique peut sembler nécessaire, si j’encourage les parents à douter, à se remettre en question, à faire le point, je les incite à ne jamais sous-estimer le caractère primordial et irremplaçable de leur mission de parents et de leur capacité à la mener.
Des contradictions, il y en aura tout au long du parcours. Comme ces paradoxes qui nous minent, ces pressions, ces moments de ras-le-bol, ces gros moments de fatigue. Toute leur vie, les pères, les mères seront des apprenti·es en matière d’éducation. Puis, deviendront des grands-parents. Toujours en phase d’apprentissage. Ce sera un rôle certainement plus facile à jouer. Mais pour l’heure, cette mission, ce que je nommais plus haut, cette feuille de route, poursuit son cours. Je pense qu’il n’y a rien de plus enthousiasmant que l’entreprendre. Rien de plus beau. Et rien ne doit l’entacher. Ni les autres. Ni la vision biaisée que l’on se porte. Tantôt magnifiée, tantôt dépréciée. C’est tout ce que je souhaite aux parents. De considérer toutes les formes de pressions que l’on a abordées comme un rappel du chemin parcouru… et à parcourir, avec le plus d’enseignements possible tout au long de la route. »