Vie pratique

L’éducation positive appliquée à la lettre… jusqu’à l’épuisement

Quand l'éducation exclusivement positive amène à l'épuisement des parents

Nathalie, maman de deux enfants, a souhaité nous expliquer pourquoi notre récent article « Éducation positive », un vide éducatif ? l’avait tant secouée. Elle a pris le temps de nous raconter son histoire, ses tâtonnements. Ce témoignage apporte un éclairage et une dimension assez inédite qui nuancent les récents débats autour d’un principe éducatif, jadis adulé, aujourd’hui décrié.

Rembobinons. Début décembre 2022, tout un pan d’expertꞏes de l’éducation dénonce les effets pervers de ce qu’on appelle « l’éducation exclusivement positive » dans une carte blanche qui fait le tour de la toile. L’occasion pour le Ligueur de rappeler aux parents de se méfier des recettes toutes faites pour mieux mettre en place leurs propres stratégies éducatives. Dès la publication de l’article, les réactions sont nombreuses. Certaines émanent de parents effarés par les positions des adeptes de « l’exclusivement positif ». D’autres, de papas et de mamans indignéꞏes par ce qu’ils et elles perçoivent comme un manque de nuance.
Puis Nathalie, maman de deux enfants (3 et 6 ans), vient en discuter. Elle plante le décor. Un soir en semaine. Les enfants sont au lit. Son homme a loué un film. La soirée s’annonce paisible. Mais elle tenait avant toute chose à lire ce fameux article. Tant pis pour le film. Tant pis pour la quiétude. Car nos propos l’ont plutôt remuée. Pourquoi donc ?

« J’étais la personne qu’on cite dans les articles à charge contre l’éducation positive… »

La maman explique qu’elle a toujours été attirée par les mouvements alternatifs. Et qu’elle a immédiatement perçu dans l’éducation positive, une façon de faire autrement, avec bienveillance, douceur, intelligence et renouveau. Ce dont elle est toujours convaincue aujourd’hui. « D’un courant à un autre, au sein même de l’éducation positive, le spectre est étendu. Certains de ces courants ne sont basés que sur le bien-être des enfants et vont prôner en effet des principes qui peuvent êtres apparentés à des formes d’hyper-laxisme, là où d’autres défendent ce mode d’éducation en incluant une alliance de fermeté et de bienveillance. D’une personne à l’autre, d’une théorie à l’autre, d’un parent à l’autre, on ne parle pas de la même chose ».
C’est d’ailleurs ce champ des possibles qui passionne Nathalie et la pousse à assister à des séminaires et conférences des grands noms de ce mouvement. Ce n’est que quelques années plus tard qu’elle découvrira les courants qui mettent la bienveillance, certes, mais aussi la fermeté au centre des enjeux éducatifs. Elle déplore les avoir découverts si tard car, très vite, elle se frotte à un écueil dans la mise en pratique : le manque de cadre et ses conséquences. Quid de l’enfant qui scie et scie encore pour obtenir ce qu’il désire avec tout ce que cela a d’usant et d’épuisant pour le parent ? Quid des petit·es qui dictent leurs lois face à un adulte qui cède petit à petit, à contrecœur, quitte à parfois mettre la santé en jeu, pour ne citer que la bataille autour des légumes à table. Quid de celles et ceux qui frappent leur parent « gentiment » et auprès de qui le « non » marche à peine ? Quid de l’enfant qui refuse d’aller au lit au détriment de son besoin de sommeil ?  La maman le reconnaît : « Je me suis heurtée à plusieurs de ces limites. Pourtant, je continuais à user du mot 'bienveillance' à outrance. Même en colère, j’essayais de maintenir une façade hyper… positive. »

Ce regard si dur entre parents

Nathalie expose une autre limite : les codes à apprendre, à appliquer en société. « Au resto, par exemple, un enfant n’en peut plus d’être assis, calme et silencieux. Il va se mettre à s’agiter, à déambuler, à gêner tout le monde. Son parent reste très compréhensif, focalisé sur les capacités et le besoin de son enfant à cet âge. On met un mot sur ses frustrations, on comprend son besoin de se défouler au niveau moteur. Très bien. Mais ce que certains courants de l’éducation positive éludent, c’est que l’enfant n’est pas seul, il doit aussi apprendre à vivre avec les autres ».

« Je voulais être la maman bienveillante. J’en étais fière. Je renvoyais de la douceur, de la patience. J’arborais ce masque de la mère parfaite. En plein culte de la performance, sans vraiment m’en rendre compte, je me pavanais en évitant la réalité » 

Pourtant, longtemps, Nathalie a défendu cet aspect. Et aujourd’hui encore, elle lit souvent dans les débats des remarques du type « Vos gosses ne sont pas épanouis. Là, ils sont juste chiants ». Des saillies brutes de décoffrage rarement contestées, souvent acclamées. Nathalie se sent bien triste face à ce regard si dur entre parents. Elle se dit aussi que si, dans de telles circonstances, les gosses sont « chiants », ils le sont parce que le regard formaté des adultes est plein de jugements.

Le choix de la tranquillité ?

Notre maman revient sur les raisons qui l’ont poussée à opter pour ce modèle éducatif. Elle confie même qu’elle se retrouve dans les parents qui avaient coché dans un premier temps une option un peu trop extrême. Beaucoup de parents, à la suite de l’article du Ligueur mentionné plus haut, ont soulevé cette disparité entre une éducation positive « raisonnable » et son pendant le plus absolu, cette fameuse éducation « exclusivement positive ». La différence ? Dans le deuxième cas, on parle d’un modèle éducatif horizontal où une attention particulière est apportée pour prévenir toute frustration chez l’enfant. Choix réalisé par Nathalie qui rétrospectivement pense qu’elle a agi par hypersensibilité.
« Je supporte peu les cris ou les pleurs. De façon un peu inconsciente, je voulais tout faire pour les éviter. Une sorte de choix de la tranquillité. Choix à court terme qui entraîne une conséquence sur le long terme. En tout cas chez moi. Mon enfant a appris qu’il pouvait obtenir le ‘oui’ par l’usure, les cris et les plaintes, tout juste ce que je cherchais à déjouer. »
Ce modèle éducatif, Nathalie l’a assumé avec sa fille jusqu’à la naissance de son cadet. L’arrivée d’un petit frère provoque, comme souvent, des crises chez l’aînée, que Nathalie ne parvient plus à gérer. D’autant que le confinement et simultanément un appartement à retaper s’invitent dans l’équation. La maman s’évertue néanmoins à suivre sa ligne de conduite positive et se retrouve très vite submergée. « Je voulais être la maman bienveillante. J’en étais fière. Je renvoyais de la douceur, de la patience. J’arborais ce masque de la mère parfaite. En plein culte de la performance, sans vraiment m’en rendre compte, je me pavanais en évitant la réalité ».
Nathalie sombre petit à petit. Jusqu’à se retrouver dans des situations improbables. On lui évoque des situations extrêmes de parents à bout, qui amènent leurs enfants très tôt le matin et viennent les chercher très tard le soir, à la crèche ou à l’école, en chaussons ou en robe de chambre. Elle sourit en avouant qu’elle n’était pas loin d’être une de ces mères… « Je ne retrouvais plus mes vêtements après un déménagement tellement j’étais larguée. Et je me suis retrouvée à aller au resto un jour en pyjama… ».

Tout peut se rééquilibrer

« L’ironie est saisissante », observe notre maman qui constate que l’on bascule vite d’un extrême à l’autre. « Je voulais une éducation horizontale, à mille lieues du modèle patriarcal, très hiérarchique, que je fuyais. En fait, c’est une éducation bien verticale que nous avions mise en place, sans la voir venir, avec à sa tête, l’enfant ». Elle explique que la fonction maternelle empathique et douce est absolument importante, mais c’est son équilibre avec la fonction paternelle, cadrante et de tiers séparateur qui est essentielle. Bien sûr, ces deux fonctions peuvent être assumées autant par la mère que par le père.  
Le constat de Nathalie est saisissant. En voulant amener plus d’authenticité, plus de bienveillance, au nom de la meilleure relation qui soit avec ses enfants, on finit par ne plus vouloir passer de temps avec eux, parce qu’ils sont ingérables par manque de limites.
Petit à petit, Nathalie retrouve un peu d’air en demandant de l’aide. À son réseau. À des inconnues sur les réseaux sociaux, parfois. Ainsi, elle multiplie les petites respirations. Puis elle raconte au jour le jour, tout ce qu’elle traverse à plusieurs mamans dans le même état d’épuisement psychique qu’elle. Elles deviennent leurs propres ressources, font preuve de transparence totale et se soutiennent au quotidien. Nathalie se ferme également au trop-plein d’infos, aux expertꞏes auto-proclaméꞏes, aux recettes éducatives miracles qu’on se refile comme des livres de cuisine. « Pas facile de savoir quelle bonne attitude adopter. Je reste convaincue qu’il y a beaucoup de bon dans l’éducation positive mais dans ses versions qui mettent la bienveillance et la fermeté au centre. Il faut savoir écouter aussi les expert·es quand ils et elles disent qu’il faut limiter les dégâts. Savoir recadrer. J’ai appris à le faire. Il faut bien se dire que ce n’est jamais irréversible. Tout peut se rééquilibrer. Je voulais absolument éviter les crises, les frustrations. Je n’avais pas compris à quel point elles sont utiles pour avancer. Qu’elles développent des compétences. Qu’elles apprennent à comprendre une chose importante : l’éducation n’est jamais affaire d’absolu ».