Vie pratique

« L’éducation positive », un vide éducatif ?

Théorie de l'éducation, enfant-roi et société : quid de l'éducation positive

« En tant que parent, vous devez élever et éduquer vos enfants ». Non, ce n’est pas une injonction du Ligueur, mais bien un rappel du Conseil de l’Europe. Dans une récente carte blanche, largement diffusée, un ensemble de spécialistes de l’éducation en profite pour revenir sur les effets préjudiciables de l’éducation positive. Elle ne respecterait ni le développement psychologique de l'enfant, ni ses droits. Voyons voir.

L’éducation positive, il y a encore peu très prisée – et sur laquelle le Ligueur a toujours émis des doutes - subit ce qui sera peut-être son ultime attaque. Ses contradicteurs ? Tout un pan de psychologues, psychanalystes, pédopsychiatres, thérapeutes cognitivo-comportementaux de renom qui accordent et complètent leurs dires dans une récente carte blanche qui fait le tour de la toile. On avait le sentiment que, chemin faisant, les préceptes de cette éducation née des théories du psychologue américain Martin Seligman à la fin des années nonante s’éteindraient de leur belle mort. Mais c’était avant d’en discuter avec Ambre, maman de trois enfants de 1, 8 et 12 ans et quelques-unes de ses copines.

Une belle idée

La maman va à l’encontre du cliché « citoyen·ne du monde » que l’on peut se faire des adeptes de l’éducation positive. Posée, douce, à l’écoute, elle explique que les valeurs fondamentales avec lesquelles elle éduque ses enfants sont l’écoute, le respect et la vie en groupe.
« En gros, je veux élever mes enfants avec empathie, parce que, naïvement, je me dis qu’il n’y a que comme ça qu’ils le seront à leur tour. Pour cela, on fonctionne en coopération. Adultes, ados, enfants, on s’accompagne en étant chacun·e à l'écoute de nos besoins respectifs. Sans contraintes. Sans forcer quoi que ce soit. On apprend en s'appuyant sur nos forces individuelles et nos motivations personnelles. Je ne comprends pas que ça fasse si peur. »

Annie Vanderen - Psychologue
« On est pleinement libre lorsque l’on se voit imposer - à bon escient - des contraintes éducatives »
Annie Vanderen

Psychologue

Belle définition de l’éducation positive s’il en est. Mais alors pourquoi est-elle si décriée ces dernières années, alors qu’elle a été propulsée sur le devant de la scène pédagogique il y a une dizaine d’années ? On pose la question à Claire Jarret, psychologue, qui voit encore passer beaucoup d’adeptes dans son cabinet. Elle souligne un écueil que de nombreuses et nombreux spécialistes ont souvent pointé dans nos colonnes. Pour elle, comme vient de le souligner Ambre, ce mouvement se base principalement sur l’affect, sur la reconnaissance, les émotions uniquement positives, l’accomplissement, la résilience…
« Je comprends que l’on trouve ces aspects séduisants en tant que parent. En théorie, ils le sont. Mais dans la pratique, l’éducation est un sport quotidien. Pour qu’elle soit complète, il semble impératif de poser des limites, des règles. La méthode positive a tendance à laisser un choix un peu trop vaste à l’enfant. Elle encourage beaucoup à la suggestion. Le rôle d’un parent, c’est d’éduquer sans devoir passer systématiquement par des explications sur tout. Il y a des choses que les enfants ne sont pas aptes à décider. Je pense à toutes ces petites injonctions du quotidien qu’ils doivent simplement appliquer. Mon enfant de 5 ans joue. Il est 8h, l’heure de se préparer pour l’école. La méthode encouragée par le mouvement positif consiste à lui suggérer : ‘Tu devrais arrêter de jouer. Tu t’es bien amusé, non ? Je pense qu’il est grand temps de se préparer à partir, qu’en penses-tu ?’. Ce n’est pas clair pour l’enfant. Alors qu’un simple ‘Allez, fini de jouer, on file à l’école’, c’est plus actif. Pas nécessairement plus injonctif. De même pour les repas, pour le bain, pour la façon dont il ou elle va s’habiller. On peut lui laisser des petits choix, pas se faire dicter le déroulé de la journée. Ce n’est pas le rôle de l’enfant ». Est-ce que l’éducation positive n’aurait pas fait de la discipline un gros mot ?

Quand le parent s’interdit un vrai travail éducatif

Tout avait pourtant si bien commencé. C’est que les théories positives de Martin Seligman ne sont pas insensées. Elles prennent leur essor d’abord en opposition aux violences éducatives. Mais, au fur et à mesure des générations qui la pratiquent, elles se polarisent. Ces mouvements positifs se forgent paradoxalement sur la négativité que représente, pour un·e petiot·e, la rencontre avec l'altérité. Le parent, l’enseignant, l’éducateur… en un mot celui ou celle qui restreint. Celui ou celle qui impose. Pour ne citer qu’eux, l'affrontement du négatif est fertile parce qu'il permet un dépassement enrichissant, comme l’ont théorisé des philosophes Hegel ou Spinoza.
Retour à la lettre ouverte dans laquelle les expert·es de tous bords s’insurgent du fait que les adeptes de la parentalité exclusivement positive font l’amalgame entre fermeté et violence. Chez nos parents positifs, il n’y aurait donc pas de limites entre des pratiques comme un éclat de voix ferme d’un côté et les gifles de l’autre. L’occasion de rappeler la distinction fondamentale entre autorité et autoritarisme, comme le souligne la psychologue Annie Vanderen.
« Quand l’éducation positive s’est invitée dans les débats à grands coups de livres qui la présentaient comme une recette miracle, j’ai beaucoup aimé qu’elle mette en avant une évidence : les enfants n'appartiennent à personne. Ni aux parents. Ni aux éducateurs. Seulement, d'un autre côté, ce que les grand·es adeptes de ce courant ont oublié, c’est que même si les bébés, les enfants, les ados ont une identité propre, ils ont tout de même besoin d’être élevés. On est pleinement libre lorsque l’on se voit imposer - à bon escient - des contraintes éducatives. »
Propos qui rentrent en résonnance avec ceux de Marcel Lebrun, psy et cosignataire de la lettre ouverte, pour qui le rôle du parent consiste à sortir son enfant de sa toute-puissance infantile, pour qu’il devienne un·e adulte autonome, un·e citoyen·ne capable de fonctionner en interaction avec les autres.
Claire Jarret de compléter : « C’est intéressant de remettre la discipline au centre de l’éducation et d’y réfléchir de manière à construire ses propres stratégies, ses propres règles en tant que parent. Pas de vie en communauté possible à la maison ou dans une classe sans elle. Attention, je ne dis pas qu’il faut faire de la discipline pour faire de la discipline. Elle ne peut pas être un objectif. Mais, selon moi, elle est un moyen ». Parents, profs ne peuvent donc pas exiger une obéissance vide de sens. Pourquoi ? Parce qu’elle se complète avec… eh, oui, l’amour.

Les aimer, oui, mais ça ne suffit pas

Mais où se situe-t-il, l’amour, dans tout ça ? Le souci d'éduquer positivement les enfants ne doit pas faire oublier que l'indispensable amour parental ne suffit pas. Cet amour ne doit pas annihiler les compétences innées d’un parent. C’est justement ce que plaident les différent·es expert·es de la petite enfance dans leur manifeste : le droit des enfants à être élevés par des parents conscients de leurs compétences.
Mais, concrètement, comment procéder ? En ne suivant pas de recette, selon Egide Altenloh, psychologue clinicien. Celui-ci invite les parents à partir de leur enfant, à s’intéresser en profondeur à sa palette étendue d’émotions et d’être curieux de ce que l’on appelle la granularité émotionnelle. Tout l’enjeu, explique le psy, consiste à développer au maximum un langage précis par rapport aux émotions et à ce qu’elles expriment. Et elles disent beaucoup de choses.
« On peut utiliser les sens. Un enfant est en colère. Vous lui dites : 'Bon, je vois bien que tu es en colère, là. Où est-ce que ça se situe physiquement ? Dans la gorge ? Dans le ventre ? Décris-moi où ça ne va pas‘. On peut partir d’images : ‘Alors, qu’est-ce que tu vois ? Un petit personnage tyrannique à l’intérieur de toi ? Comment s'appelle-t-il ? Qu’est-ce qu’il fait ?'. L’idée, c’est de permettre à l’enfant et au parent de développer leur propre lexique émotionnel, leurs propres solutions. En explorant ainsi les émotions avec l'enfant, on l'aide à développer ses propres stratégies de régulation émotionnelle adaptées à son vécu. Que les parents n’hésitent pas à sortir des carcans un peu simplistes, des cinq émotions de base dans lesquels on range les différents petits heurts. »
Sortir de la vision très manichéenne du positif/négatif. Combiner avec toutes les émotions quelles qu’elles soient. Sans en avoir peur. Et finalement, plutôt que de répéter qu’il n’y a pas de recette, si on en révélait une : une éducation constituée d’un savant mélange de raison, de discernement et de cœur.

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