Vie pratique

Les grands-parents face au racisme de leurs homologues

Autour de certaines tablées amicales ou familiales, on ne se cache plus les considérations injurieuses et discriminatoires

En résumé

  • Que faire face aux idées racistes, xénophobes et autres des aîné·es ?
  • Un dialogue parfois difficile à maintenir 

Peut-être aurez-vous remarqué que les propos racistes pullulent. Qu’une certaine forme de parole se libère. À tel point qu’autour de certaines tablées amicales ou familiales, on ne se cache plus, que les considérations injurieuses et discriminatoires vont bon train. La contamination semble croissante et touche toutes les générations.
79 ans. À cet âge-là, chaque anniversaire compte. On ne perd jamais l’occasion de célébrer l’un des nôtres, nous dit tendrement Maurice, qui vient fêter son copain du même âge. L’évènement est d’autant plus marquant que c’est le premier depuis la disparition de sa femme. Le laissant en compagnie d’une fratrie de trois enfants et de quatre petits-enfants, dont Enzo, 7 ans, est le plus proche de son grand-père.
« Je ne sais pas, il y a un truc entre nous. On se comprend. Il s’intéresse à tout ce que je fais. Je lui ai appris à conduire le tracteur. On se voit tout le temps. C’est… j’arrive pas à l’expliquer », confie-t-il, submergé par de pudiques larmes d’émotion. Il ne peut cependant pas s’empêcher d’exposer un fait manifeste : « On ne peut pas dire qu’on se ressemble pourtant… », mime-t-il.
Enzo est métis. D’un papa brésilien. « Très noir de peau. Mon petit-fils a la peau plus claire », commente Maurice, comme pour rassurer. C’est qu’il a l’habitude que le reste de la bande avec qui il festoie soit attentif à ce genre de distinction. Là, les festivités battent leur plein. Avec un enchaînement très mécanique. Après quelques verres rapidement ingurgités, arrive le moment tant attendu de la succession d’histoires drôles. Hilarité. On se tape sur la panse. L’ambiance est bonne. Puis, entre la poire et le dessert, il serait peut-être enfin temps de rentrer dans le dur.

« La Belgique, elle sera plus vraiment blanche »

Patrick mène la danse. C’est lui qui a débité les saillies drolatiques les plus divertissantes, peut-être donc qu’il a le sentiment de détenir alors le bâton de parole. Il dresse une liste et donne le sentiment d’exorciser ses angoisses. Le prix de l’essence, de l’eau, du gaz. Les politiques qui ne font rien. Parce que vous comprenez, trop occupé·es à toujours privilégier les mêmes.
Les mêmes ? On vous le donne en mille. Celles et ceux qui viennent d’ailleurs. « Y en a que pour eux. On leur donne tout à eux. Et les ‘vrais’ Belges, eux ? On les laisse crever ». Sa compagne prend le relais. « J’ai fait les courses l’autre jour, j’ai vu une gamine voilée, ça fait drôle, hein ». On saute à deux pieds dans la théorie du grand remplacement. Avec cette idée bien ancrée dans les esprits que, de toute façon, « dans quelques générations, la Belgique, elle sera plus vraiment blanche ».
Enzo joue à côté benoitement, avec ses petits copains et petites copines. Il délaisse les jeux d’enfants pour aller s’asseoir sur les genoux de son héros. Maurice. Qui hoche la tête. Écoute ce que ses copains de toujours débitent. Ce n’est pas un débat, c’est un débit. Un débit d’insanités toutes plus incongrues les unes que les autres. Entendues sur des plateaux de télé ou réverbérées par les réseaux sociaux, dont les algorithmes semblent parfaitement calibrés pour l’assemblée.
L’effet bulle nous éclate au visage. À chaque fois que la tablée tapera sur les « noirs », nous jetons un coup d’œil pour comprendre ce qu’il se passe chez Maurice. Pas une seule expression de désarroi. Est-ce qu’il goûte aux propos et se dit que tout cela ne concerne pas Enzo ? Est-ce que cette parole le dégoûte, mais que, seul contre tous, il n’ose pas intervenir ?
Difficile à dire. Il rentre fatigué et nous n’aurons pas l’occasion d’en savoir plus. Il n’empêche qu’en un été et quelques fêtes de ce genre, nous avons vécu plusieurs scènes du même acabit. La faute à nos fréquentations ? On en parle autour de nous à quelques grands-parents pour savoir s’ils ont vécu pareille situation.

C’est si important l’amitié à nos âges

Sarah*, que l’on sait juste et sage, écoute nos récits. Elle confirme que les réflexions de ce type dans son groupe d’ami·es vont bon train. Parfois innocentes. Parfois totalement assumées.
« On boit un verre entre vieux. La discussion est très agréable, quand une copine balance qu’elle en ras-le-bol des marchés qu’elle fréquente sur lesquels ‘On ne parle même plus français’. Sous-entendu, c’est uniquement fréquenté par des personnes d’origine maghrébine. Je me crispe. Ce n’est pas mon groupe d’ami·es, c’est celui de mon compagnon qui est justement d’origine algérienne. Il laisse dire. Je m’étouffe de rage. En rentrant, je fulmine : ‘Pourquoi est-ce que tu ne dis rien ?’. Après coup, je comprends tout à fait. J’ai 75 ans, mon compagnon en a dix de plus. On ne va pas se disputer avec nos ami·es. C’est si important l’amitié à nos âges. Alors on laisse dire. On évite les sujets qui fâchent. On ne rentre pas dans les débats. D’ailleurs, observez par vous-même : ce ne sont jamais de vrais débats, mais des situations alignées les unes après les autres, sans logique, sans pensée. Face à cela, on est prisonnier de nos émotions. On répond mal. On se met en colère. On se fâche. C’est là que tout dérape. Dans ce genre de scène, on relate rarement des propos élaborés et fins. On n’arrive jamais à convaincre. À chaque fois, je me pose la question : faut-il laisser dire ou rentrer dans l’arène ? Dans les deux cas, il y a beaucoup à perdre. »
Bonne question que l’on pose à Anne*, qui s’occupe de groupes de seniors pour une commune en Région bruxelloise. Chez elle, le dilemme est cadré : le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. « Nous ne sommes ni un groupe d’ami·es, ni une tablée familiale… En dépit de cette précaution, les dérapages sont légion. Et le sont même en présence des minorités visées. Elles ne répliquent jamais d’ailleurs ».

« J’ai 75 ans, mon compagnon en a dix de plus. On ne va pas se disputer avec nos ami·es. C’est si important l’amitié à nos âges. Alors on laisse dire. On évite les sujets qui fâchent. On ne rentre pas dans les débats »
Sarah

Anne différencie deux cas de figure. Celui où une personne agit de façon innocente, une grand-mère qui pose la question à une autre : « Pourquoi vous portez le voile ? On vous y a obligée ? Vous parlez français depuis toujours ? Vous comptez retourner dans votre pays un jour ? ». Pour Anne, s’il s’agit d’abord de questions teintées de présupposés, elles font montre d’une saine curiosité et peuvent même dépasser des a priori respectifs.
Dans l’autre cas de figure, les remarques englobent et déshumanisent. Du type « Ah, mais ça ne m’étonne pas de vous. C’est toujours pareil avec les musulmans. C’est dans votre culture de toute façon ». Ou un très fréquent « Nafisatu, ça va, je trouve. C’est une Noire, mais on sent qu’elle est intégrée, qu’elle pense comme une Belge, quoi ». C’est le racisme institué, mécanique qu’Anne combat.
Dans le cadre d’activités bénévoles, le cadrage peut être coulé dans des règles. Mais dans la sphère intime, quand les petits-enfants sont de surcroit visés, comme c’est le cas d’Enzo, quelle est la bonne façon d’intervenir ?

Racisme : 1 - Humanisme : 0

Pour les besoins de l’article, nous avons sondé les organismes et asbl qui combattent ce type de systémiques. Comme Anne, elles en appellent au rappel du cadre légal. Seulement, si cette base fonctionne dans l’espace public – de moins en moins, d’ailleurs –, elle est inefficace autour d’une table où les propos sont de plus en plus radicaux.
Jeanne*, ancienne juriste, grand-mère de six petits-enfants, militante antifasciste, est également confrontée à des discussions de ce type. Ses petits-enfants sont de confession juive. Pour eux, elle ne laisse passer aucune réflexion. « Ce sont toutes ces fois où on laisse dire qui font rentrer les idées d’extrême droite partout. Dans toutes les sphères. C’est un vrai cercle non vertueux d’idées dangereuses qu’il faut enrayer dès qu’on en a la possibilité ».
La technique de notre mamie antifa ? Pousser le raisonnement par l’absurde. Une discussion tourne autour du grand remplacement. Jeanne interroge. « On grand-remplace qui ? ». Réponse embêtée. « Bah, les Belges de souche ». Jeanne embraie alors. « Qui, autour de cette table, est Belge de souche ? ». Peu de personnes lèvent la main. Inévitablement, on lui répond que, certes, il y a des Italien·nes, des Espagnol·es, des Polonais·es, etc. Mais que toutes et tous se sont fondu·es dans la masse. Ils et elles se sont intégré·es… et - bien sûr – « n’imposent pas leur religion »’.
Alors, Jeanne déroule le passé. Elle se réfère aux persécutions qui ont déchiré des pays sur fond de guerres supposées de religion. À commencer par chez nous où protestant·es et catholiques ont participé aux divisions des communautés pendant près de 200 ans, jusqu’au processus de laïcisation de la société. « On l’a déjà dépassée par le passé, la guerre de religion interne. Nous sommes plus forts que cela en Belgique. J’essaie d’expliquer à mes ami·es que leur discours est d’abord alimenté par les peurs. Un pays, un territoire, une culture, ça évolue, avec des caractéristiques, des positions sociales objectives communes. Pour le bien-fondé du vivre ensemble, il est essentiel de prendre en compte ces vies différentes des nôtres. Elles s’incarnent dans les luttes féministes ou antiracistes. Fédérer les différentes réalités du pays, aller au-delà des peurs, des colères, sans se diviser, c’est ça qu’il faut atteindre. Parce qu’à chaque division, c’est l’humanisme qui perd ».

* Prénoms modifiés

ZOOM

L’art délicat du contre-discours

Nous sommes allés frapper à plusieurs portes pour voir s’il se dessine une recette qui permettrait de dépasser les propos racistes que beaucoup de grands-parents semblent essuyer. D’abord, comme Anne le rappelle à son groupe de bénévoles, le racisme constitue un délit. Unia, le centre interfédéral pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme et les discriminations, nous rappelle que le racisme implique une pensée de supériorité selon laquelle une prétendue race serait meilleure qu'une autre. Il peut prendre la forme d'une discrimination, d'un discours ou d'un délit de haine.
Pourquoi le combattre ? D’abord par volonté égalitaire. Le racisme a de vraies répercussions chez les personnes qui en sont victimes. Dans la vie de tous les jours, en rue ou sur les réseaux sociaux, ses conséquences sont réelles. On parle ici de logement, d’accès à l’emploi, d’enseignement où l’on sait que l’on oriente massivement les enfants issus de l’immigration dans des filières considérées comme de relégation souvent pour de simples affaires traitant davantage de la discipline que de leur capacité à suivre la filière générale.
Ce racisme se structure donc. Il s’invite dans les discours politiques. On stigmatise, on marginalise, on discrimine et, comme nous vous l’expliquions dans un Ligueur consacré à la Trumpisation des idées, sorti en janvier 2026, il déshumanise. Insinuant ainsi qu’il existe une supériorité d’un groupe sur les autres dans l’organisation de la société et de l’État.

Comment procéder ?
Voilà qui constitue un cadre intéressant. Vous pouvez vous appuyer dessus pour démontrer au prétendu libre penseur qui déroule sa diatribe qu’il est lui-même pris dans l’engrenage d’une mécanique bien huilée dont il est en réalité victime. Cela ne suffira évidemment pas. Comme l’exposent Sarah ou Jeanne, ce discours est le plus souvent guidé par des émotions comme la peur ou la colère.
François Debras, docteur en sciences politiques, professeur associé à l'ULiège, pierre angulaire du dossier du Ligueur sur la Trumpisation des valeurs, nous a préparé un exposé dont un point porte sur l’art du contre-discours. Reprenons l’exemple d’Enzo. « Y en a que pour eux. On leur donne tout à eux, et les ‘vrais’ Belges, eux ? On ne fait rien ».
Du côté de Patrick, on est donc sur le registre de l’émotion, de l’identité, du ressenti. Face à son discours, on serait alors tenté de lui opposer des arguments qui vont faire appel à une forme d’argumentation teintée d’humanisme, de moralisme et de raison. Seulement, notre Patrick ne parle qu’au nom de son intérêt propre. Il va donc résister et on risque de le braquer davantage dans son raisonnement.
« Produire des contre-arguments, c’est remettre en question les faits, c’est contester les chiffres, contester les sources, c’est contre-attaquer. La réponse est légitime, quelquefois indispensable, mais elle nous enferme sur le terrain de notre interlocuteur ou de notre interlocutrice », explique François Debras.
Sa méthode de contre-attaque ? Ne pas contredire, mais plutôt déplacer le débat et le regard. Prendre le temps, faire un pas de côté. L’idée est celle du discours alternatif : proposer une autre histoire. Ainsi, on ne se retrouve plus face à son ou ses interlocuteurs et interlocutrices, on construit ensemble. En combinant avec ses émotions, ses peurs, son besoin de sens.
Facile à dire ? Repartons vers Patrick et son « grand remplacement ». Peut-être qu’on peut évoquer avec lui les hommes, les femmes, les enfants qui meurent en Méditerranée. En bon patriote, Patrick est forcément en accord total avec la vocation universaliste, traitant de la prévention de toutes les formes de génocide et d'oppression. Tout comme la responsabilité de protéger. Toutes deux normes du droit international public énoncées par tous les États membres de l'Organisation des Nations Unies au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Patrick ne débitera pas moins d’horreur pour autant. Mais peut-être que la nuit lui portera conseil et qu’il procédera au début d’un glissement. C’est peut-être comme ça qu’on remet peu à peu le monde à l’endroit.