Santé et bien-être
Votre enfant rechigne, recrache, rejette les nouveaux aliments. Rien de grave, il est sûrement dans une phase de néophobie alimentaire.
Tant que les repas se présentent sous la forme de purée, Julie* mange bien. Les ennuis commencent lors de la transition vers les repas en morceaux, aux alentours de ses 10 mois. La moindre cuillère est rejetée en bloc. Plus moyen de lui faire avaler quelque chose.
« Au début, j’étais confiante, je me disais que c’était l’histoire de quelques jours, le temps qu’elle se familiarise avec les morceaux. Je misais sur le fait qu’on mange de tout, son grand frère aussi et qu’elle suivrait », explique Christelle*, la maman.
Après des mois de tentative, le répertoire aliments acceptés par Julie se limite à la portion congrue. Il y a les pâtes blanches, la sauce tomate, le porridge, les fruits, le poulet et le poisson. Quand ses parents lui présentent un nouvel aliment, elle n’y touche pas. Julie se couche souvent le ventre vide et les réveils se font de plus en plus matinaux. Julie a faim. « Alors que c’était contre mes principes, j’ai commencé à lui cuire des pâtes le soir, pour la caler ».
Large frange, large tranche
Ce genre de témoignage n’étonne pas Catherine Pieltain, conseillère pédiatre à l’ONE. Pour elle, il n’y a pas de quoi s’alarmer, Julie est en plein dans ce qu’on appelle la néophobie alimentaire. « L’enfant développe une peur de consommer de nouveaux aliments. C’est un phénomène très courant et tout à fait classique dans le développement de l’enfant. On estime que 70% des enfants sont concernés, mais à des degrés divers ».
Si tou·tes les expert·es consulté·es pour ce dossier s’accordent sur le fait que la néophobie alimentaire est une phase normale et transitoire, les avis divergent quant aux tranches d’âge concernées par ce phénomène de restriction alimentaire. C’est autour de 2 ans qu’il se manifeste le plus souvent, mais certain·es estiment qu’il est déjà présent bien plus tôt, comme pour Julie, au moment de la diversification alimentaire.
Quid de la fin de cette période ? Pascale Grevesse, logopède à Saint-Luc dans une consultation des troubles alimentaires pédiatriques (TAP), estime qu’elle peut durer jusqu’à 6 ans, l’âge de l’autonomie alimentaire. « À cet âge, l’enfant est capable de manger la même chose qu’un adulte et peut le faire sans surveillance ». D’autres expert·es expliquent que la néophobie alimentaire peut encore durer jusqu’à l’âge de 10 ans. Avant 2 ans et jusqu’à 10 ans, c’est donc toute l’enfance qui peut être concernée.
Reste à savoir pourquoi votre enfant rejette certains aliments. Qu’est-ce qui fait que tout à coup, il devient suspicieux ? Pourquoi n’ouvre-t-il pas son palais à de nouvelles saveurs ? Qu’est-ce qui motive sa restriction ? Nous avons posé ces questions à nos expert·es.
« 2 ans, c’est l’âge où l’enfant prend conscience de son environnement, du pouvoir qu’il a sur son entourage. On peut interpréter la néophobie alimentaire comme une forme de protection naturelle, l’enfant se méfie de ce qu’il ne connait pas. C’est un réflexe de survie qui a du bon », avance Gisèle Gual, diététicienne. « L’enfant se rend compte qu’il y a des choses qui se mangent et d’autres pas », complète Pascale Grevesse. « Il y a une réelle fonction adaptative dans la restriction alimentaire. L’enfant se méfie de la nouveauté et cette peur lui permet aussi de ne pas porter n’importe quoi à sa bouche », confirme Catherine Pieltain. Prenons les pastilles de lave-vaisselle, elles ont beau être jolies, ressembler à des bonbons, c’est cette même défiance qui protègera l’enfant tenté d’en mettre une en bouche.
Le rejet peut aussi être interprété comme une forme d’affirmation dans laquelle l’enfant imprime aussi la fameuse période du « Non » au registre alimentaire. Chez certains enfants, le rejet de la nouveauté peut aussi être motivé par un besoin de sécurité. Vers 2 ans et demi, l’enfant entre à l’école avec, à la clé, beaucoup de nouvelles choses à appréhender. Le fait de s’en tenir à quelques aliments connus lui permet de se raccrocher à des repères qui le sécurisent.
« C’est le caractère amer qui explique l’aversion pour les légumes et certains fruits. Certains enfants ont une hypersensibilité au niveau des capteurs gustatifs qui induit une sensation de dégoût »
Apprécier un aliment, ça s’apprend !
Y a-t-il des aliments qui sont plus vite boycottés que d’autres ? Si oui, lesquels ? Curieusement, la restriction porte surtout sur les fruits et les légumes. « C’est le caractère amer qui explique l’aversion pour cette famille d’aliments, explique Yves Simon, neuropsychiatre. Certains enfants ont une hypersensibilité au niveau des capteurs gustatifs qui induit une sensation de dégoût. On le voit bien chez ceux qui ont un réflexe nauséeux à l’approche de ces aliments. Généralement, les enfants marquent une préférence pour les aliments simples qui ont un goût neutre et une texture lisse comme les pâtes, le riz, les pommes de terre, le fromage ».
Yves Simon ajoute encore qu’il faut faire la part des choses entre le goût d’un aliment et le goût pour un aliment. « C’est ce qu’on appelle une alimentation apprise, qui se développe par association pavlovienne. L’organisme associe le goût de l’aliment à ses effets post-ingestifs qui sont normalement positifs. Ce n’est pas quelque chose d’inné. Seule exception à la règle : le sucre pour qui nous avons une appétence innée ». Cette précision a son importance. Elle implique que le goût pour un aliment est quelque chose qui s’apprend. C’est en goûtant dix fois, quinze fois le brocoli que l’enfant finira par le reconnaitre et l’accepter dans son alimentation.
Refus à répétition = parents dépités
Gisèle Gual, diététicienne, ajoute encore que la néophobie alimentaire se produit soudainement. Du jour au lendemain, l’enfant qui mangeait des pommes n’en veut plus. Le jour suivant, son rejet s’étend à la banane et ainsi de suite. Ces refus répétitifs peuvent être très compliqués à gérer pour le parent. Certains perdent leur boussole, à l’image de Léa*.
« Toute petite déjà, cela faisait partie des pires choses que je puisse imaginer : ne plus avoir à manger. Alors, quand je suis devenue maman, je me suis mise à fond dans le rôle de la mère nourricière. Ma fille a commencé à me faire tourner en bourrique vers ses 2 ans. Alors qu’elle adorait l’aubergine, tout d’un coup, elle n’en a plus voulu. Pareil avec la courgette. J’avais peur qu’elle ait faim, il m’est arrivé de préparer sur une après-midi trois ou quatre petits repas pour qu’elle accepte quelques malheureuses cuillérées. »
À l’heure où la pyramide alimentaire est bien imprimée sur la rétine parentale, où le fameux ratio des cinq portions quotidiennes de fruits et légumes tourne en ritournelle dans les oreilles, nombreux sont les parents qui se mettent la pression pour que leur bambin souscrive aux recommandations. Au-delà de la frustration générée par le non, ce qui les inquiète surtout, c’est l’impact des rejets alimentaires sur la santé de leur enfant. S’il ne mange pas de légumes, est-ce que sa croissance sera perturbée ? Des carences alimentaires pourraient-elles en découler ?
Ici encore, les expert·es se montrent rassurant·es. Si vous êtes inquiet·e concernant les refus alimentaires de votre enfant, le mieux est encore de consulter votre pédiatre qui vérifiera si votre enfant suit bien sa courbe de croissance en calculant son indice de masse corporelle (IMC). Si l’enfant suit sa courbe, il n’y a pas matière à se tracasser. Dans des cas de néophobies prolongées, le pédiatre peut aussi investiguer la dimension nutritionnelle avec une prise de sang. « Ce n’est pas fréquent, explique Catherine Pietrain. Je le fais parfois, aussi pour tranquilliser les parents, et les résultats sont le plus souvent rassurants ».
Gisèle Gual confirme : « Proposer un bilan diététique est une bonne chose , car le décrochage de la courbe de croissance est peu fréquent. Pour autant, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de conseils ou de pistes à donner aux parents ».
À LIRE AUSSI