Santé et bien-être
Manger sain, toujours plus sain. Composer les menus, surveiller son assiette. Y penser sans cesse. Bassiner son entourage. Attention, cette fixette peut dégénérer ! L’orthorexie est un trouble du comportement alimentaire aux répercussions sociales, physiologiques et psychologiques parfois catastrophiques, à repérer le plus tôt possible pour venir en aide aux ados qui en souffrent.
L’orthorexie, c’est lorsque la recherche d’une alimentation saine et équilibrée est poussée à l’extrême. En 1996, un médecin américain, Steven Bratman, forge le terme en puisant dans l’étymologie grecque pour définir cette pathologie qu’il rencontre de plus en plus fréquemment : orthos, qui signifie « droit » et orexis, « appétit ». Manger droit, dans les règles. Cette fixation obsessionnelle autour de la nourriture saine a des effets dérangeants chez les jeunes, surtout des adolescentes.
Eliza, la maman de Luce, 15 ans à l’époque, témoigne : « À la maison, les repas se transformaient en bras de fer. Son père me demandait de laisser tomber, mais je ne pouvais pas : Luce se méfiait de ma cuisine. Chaque ingrédient était suspect et sujet à discussion. Elle préférait se préparer des plats à part, et la liste de ce qu’elle devait éviter, qui serait mauvais pour la santé, ne cessait de s’allonger. On ne mangeait presque plus la même chose. C’était hallucinant ! ». Et cela allait devenir de plus en plus inquiétant.
Écologie personnelle et morale diététique
Provenance, ingrédients, emballages : pour les jeunes qui en souffrent, décider ce qu’ils vont ingérer devient source d’angoisse. Mais pas seulement : progressivement, toute leur vie va tourner autour de la nourriture.
Ils ont peur d’être salis, pollués par les toxines, les graisses, les sucres, le lait, les pesticides, tout ce qui pourrait leur « empoisonner » le corps. Manger est dangereux. Pour être nourrissant, il faut que ce soit sain, que ça nettoie. Il y a des règles à respecter, des démarches à suivre, des listes de courses. Il faut s’assurer de la traçabilité, superviser les conditions de préparation, les temps de cuisson... Ils ne pensent plus « qu’à ça » : respecter leur éthique alimentaire nécessite de planifier sans cesse le prochain repas.
Intellos de la nourriture, « ils mangent avec leur tête », explique la diététicienne Ariane Grumbach dans son livre La gourmandise ne fait pas grossir. Leur alimentation doit être saine mais aussi moralement juste et éthiquement correcte : ils respectent la planète tout en prenant soin d’eux. C’est une morale diététique qui parle particulièrement aux adolescents, en pleine transformation et quête d’idéaux et de réalisations.
Une société d’abondance
Camille Adamiec, sociologue de l’université de Strasbourg qui a publié une recherche approfondie sur l’orthorexie, précise : « C’est une pathologie des temps modernes. Les choses évoluent très vite : il y a dix ans, on n’en tenait pas compte. Il est intéressant de décoder les phénomènes de société dans lesquels elle évolue ». Une gageure dans un contexte caractérisé par la multiplication des scandales alimentaires et des alertes sanitaires, la dernière en date concernant les œufs !
Nous vivons dans une société d’abondance qui complexifie les choix, dans laquelle le rapport au corps est compliqué par les injonctions de minceur, de sport, de santé. La tentation est toujours plus grande de céder aux sirènes des diètes miracles purificatrices, notamment les diètes « sans ».
Pour Camille Adamiec, « l’orthorexie est aussi une manière pour l’individu de décider, d’exercer un certain contrôle. Le passage à l’action est facilité, c’est apaisant. Les ados sont plongés dans des réflexions autour d’un corps qui change et dans ce contexte, s’imposer des règles fait écho aux questions qu’ils se posent. Les enquêtes sur l’alimentation des enfants et des adolescents indiquent que très jeunes déjà, ils peuvent avoir une conscience aigüe des indications nutritionnelles, qu’ils se forgent à partir de ce qu’ils entendent en famille, à l’école ou sur les réseaux sociaux ».
Pour se sentir mieux, des Casasnovas, Kaplan, Grosjean, blogueurs-gourous, invitent à opérer des « transitions alimentaires ». Ils sont là pour montrer la voie, listent les aliments dangereux, expliquent comment dissocier, suivre des cures « détox » ou manger liquide, cru ou à l’instinct : la bonne parole est livrée dans des vidéos aux discours parfois teintés de théories complotistes.
Répercussions
Fatigant de vivre avec un orthorexique ? Oui, car déroutant et… décourageant. Son stress ne semble jamais se calmer et, sur les forums, les familles se disent démunies face à des ados intransigeants persuadés de détenir la seule « vérité ».
« C’est vrai, souligne Camille Adamiec, faire des choix alimentaires, les respecter, les renforcer, s’y tenir et les pratiquer au quotidien peut s’avérer aussi fort pour certains que de croire à un dogme. Cela peut donner du sens, un sens à la vie. »
Et, parfois, ça dérape. Ce comportement peut tourner à la paranoïa, raconte Eliza : « Luce ne s’autorisait plus que très peu d’aliments. Manger ensemble était devenu impossible, son angoisse était trop forte. Elle est d’abord devenue vegan, puis elle a fait quelques jeûnes. Elle n’était pas anorexique, mais les effets sur sa santé ont été similaires : elle était devenue maigre, carencée, malnutrie, vouloir manger trop sain lui a joué des tours. Nous sommes encore très inquiets, mais elle a accepté d’être suivie par un médecin et une psychologue. Il y a du progrès, mais elle reste très fragile ».
Ne pas confondre
Mais attention, si votre ado se contente de prendre en main son alimentation sans exagération, il ne faut pas s’alarmer. C’est l’âge où l’on cherche, on teste, on expérimente. Végétarisme, veganisme, diminuer le sucre, pourquoi pas ? Il ne faut pas faire d’amalgame entre une attention portée à la bonne santé, y compris la nourriture, et les obsessions qui relèvent des troubles du comportement alimentaire. À vous d’être vigilants et d’aborder ces questions… à table, pourquoi pas ? Pour que bien manger ne devienne jamais renoncer.
EN SAVOIR +
Les signes qui alertent
Les orthorexiques sont :
- Surinformés. Les posts pullulent, les blogueurs s’en donnent à cœur joie, promettant santé et guérison, Facebook, YouTube et Instagram permettent de s’informer et confirment les croyances. De lien en lien, ils confortent les fanatismes, régulent les habitudes, certains partagent leur incroyable métamorphose. Et tant pis si la plupart sont contradictoires… et proposent beaucoup de livres et d’ustensiles miracles à acheter d’un clic.
- Supérieurs et de moins en moins sociables. Ils s’isolent. Partager les repas avec des gens qui se bourrent de nourriture malsaine leur est insupportable. Eux sont purs : ils détiennent la vérité, ont la maîtrise d’eux-mêmes. Entre dégoût et pitié, ils ne comprennent pas votre ignorance, votre manque d’intérêt pour votre santé. Les discussions rageuses ne sont jamais bien loin.
- Inconscients des risques encourus. Ils ne sont pas maigres : ils se débarrassent des mauvaises graisses. Ils ne sont pas obsédés par les repas : ils prévoient, pensent, sont conscients, cela prend du temps, et alors ? Puisqu’ils se sentent mieux depuis qu’ils ont arrêté ceci ou cela !
- Prompts à combiner différentes pratiques. Selon Steve Bratman, la porte d’entrée est souvent la multitude de régimes « santé », poussés à l’extrême. Il y a toujours moyen d’être plus pur : à la recherche des dernières tendances, ils n’hésitent pas à tester différentes diètes, dont la combinaison laisse leurs assiettes… assez vides.
- Plutôt actifs. La vie saine, ce n’est pas que la nourriture, voyons, il faut bouger ! Alors ils pratiquent beaucoup de sport. Curieusement, vous commencez à reconnaître certains comportements obsessionnels : c’est que dans cette discipline non plus, ils ne font pas les choses à moitié…
REPÉRER ET PRENDRE EN CHARGE DE FAÇON PRÉCOCE
Camille Adamiec : « Je conseille aux parents qui auraient reconnu des signes de comportement orthorexique chez leur ado de les aider à mettre des mots sur ce qu’ils font. Il faut inciter les malades à avoir un discours sur leur pratique : cela permet de prendre de la distance. Ne pas être dans le jugement mais poser des questions : pourquoi tu manges ceci et pas cela ? Pourquoi tu n’avales plus ceci ou cela ? Mettre les mots, c’est permettre la réflexion. Et bien entendu, il faut consulter le plus tôt possible ».
Quelques vérités sur les troubles de l’alimentation :
- De nombreuses personnes atteintes d’un trouble de l’alimentation semblent être en bonne santé, et pourtant, elles peuvent être gravement malades.
- Les familles ne doivent pas être tenues pour responsables. Au contraire, celles-ci peuvent se révéler être les plus grandes alliées des patients et des professionnels de la santé impliqués dans le traitement.
- Les troubles de l’alimentation augmentent les risques de suicide et de complications médicales.
- Se rétablir complètement d’un trouble de l’alimentation est possible. Le dépistage et l’intervention précoces sont importants.
À LIRE
- Pourquoi cette peur au ventre. Culture et comportements face aux crises alimentaires, de Patrick Denoux (JC Lattès). Passionnant état des lieux symptomatique de la « névrose culturelle », ou quand la peur de ce qui se retrouve dans nos assiettes dégénère en désordres comme l’orthorexie.
- La gourmandise ne fait pas grossir ! d’Ariane Grumbach (Carnets Nord) : une diététicienne dit non aux diktats alimentaires et recommande d’arrêter les régimes, pour retrouver sérénité et plaisir face à l’assiette. Rassurant.Devenir sain.
- Des morales alimentaires aux écologies de soi, de Camille Adamiec (Presses Universitaires de Rennes).
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