Développement de l'enfant
Mille fois on l’a dit, l’adolescence est une étape de vie pleine de changements, d‘évolutions, de nouvelles aventures. Si une partie de cela se joue à l’extérieur, avec les copains et copines, un autre pan de l’histoire prend place à la maison. Et plus particulièrement dans l’antre de cet étrange être que peut être l’ado.
« On est passé du tout au tout, c’est bien simple ». Voilà comment Sabine, maman de Marie, 13 ans, décrit le changement opéré par sa fille. Ici, pas question de coupe de cheveux, de style vestimentaire ou de bande de copines, on aborde un sujet pleinement domestique : la chambre.
« Jusqu’il y a encore quelques mois, Marie avait fait de la maison entière son domaine. On pouvait voir sa ‘marque’ absolument partout. Quand je dis sa marque, c’était des fringues, des cahiers, des bouquins, tout un tas de trucs qui traînaient partout dans la cuisine, dans le salon, dans la salle à manger. Du jour au lendemain, pouf, coup de baguette magique, tout a disparu. Elle a fait du tri, mis plein de choses à la poubelle et tout rapatrié dans sa chambre. Le seul espace commun qu’elle continue à coloniser, c’est la salle de bains. »
Cette situation, nombreux sont les parents à l’avoir vécue. Nombreux sont aussi ceux qui ont pensé à un repli sur soi, voire même jusqu’à des problèmes psychologiques graves. Heureusement, la vérité est très souvent bien plus terre à terre. L’explication ? Toute simple, chers parents… l’adolescence et ses circonvolutions autour de l’autonomie et la création de son identité.
Une chambre ? Non, un sanctuaire
« Vers 11-12 ans, on observe très souvent une phase de mimétisme. Puis, il y a une sorte de bascule qui aboutit à une phase de détachement par rapport aux parents. Il y a alors un besoin de s’isoler, de se créer un monde à soi, un espace secret. Le désinvestissement des espaces communs et le repli dans la chambre sont des marqueurs d’un·e ado qui se construit. S’isoler dans sa chambre, en faire un territoire bien marqué, cela permet de tester des idées, des concepts loin du regard des parents », , souligne Ann Van den Hautte, qui a la particularité de faire se croiser deux métiers : psychologue et home organiser (lapsydulogis.be).
Si cette zone de test est basée sur un système essai-erreur, c’est-à-dire que l’ado fait ses propres découvertes avec le risque parfois d’expériences négatives, il n’en reste pas moins que cette chambre des secrets a pour particularité d’être un espace lié à la maison ou l’appartement de toute la famille. Ce qui sous-entend des équilibres à trouver.
Un espace sanctuarisé côté ado, un simple lieu de vie côté parents, voilà le dilemme de la situation telle qu‘on pourrait la résumer de façon un peu caricaturale. « Si je devais synthétiser, je dirais plutôt qu’on parle ici d’un cadre dans un territoire secret. Le point de départ pour que tout se passe le mieux possible, c’est que les parents doivent être respectueux de cet espace, mais aussi de cette quête de l’ado en recherche de qui il/elle est. En retour, comme l’ado a droit au respect, il/elle a quelques devoirs. A minima, il y a des règles d’hygiène à respecter, notamment en ce qui concerne la nourriture ou les animaux dans la chambre ».
Dans sa chambre, l’ado expérimente dans un endroit où il se sent en sécurité
On pousse la porte de l’antre de Nathan, 14 ans, pour voir de plus près ce qu’il en est. Un grand lit, une armoire bricolée avec des palettes, des murs blancs et, dans un coin, le cœur de la chambre de Nathan : un bureau avec son ordinateur, un écran gigantesque et un énorme fauteuil dans lequel l’ado prend place pour jouer aux jeux vidéo. Le décor planté, c’est Stan, le papa, qui s’y colle pour raconter l’histoire.
« Il y a quelques jours encore, c’était un peu le Bronx, ici. Mais Nathan sait qu’il ne peut pas laisser sa chambre ressembler à une porcherie trop longtemps. C’est un truc dont on a discuté ensemble il y a un moment. Il est chez moi une semaine sur deux et je ne voulais pas voir une chambre dans un état pas possible quand il n’est pas là. Je ne voulais pas non plus que Nathan voit ça comme une punition. On en a simplement parlé un soir, en essayant de trouver un juste milieu entre ses demandes et les miennes. Sa chambre, c’est son territoire, je n’y rentre jamais quand il n’est pas là, par exemple, ça, c’est ma part du deal. Celle de Nathan ? Qu’on voit toujours le sol et que tout ce qui touche à l’alimentaire, assiettes et verres compris, ne traîne jamais. »
Souplesse, clarté et ouverture
Si le cadre a été posé facilement pour Nathan, ce n’est pas le cas pour tou·tes les ados. Ann Van den Hautte ne manque pas de rappeler que l’adolescence peut être une période de forte opposition et que le fameux équilibre avec son adulte en devenir peut être compliqué à trouver. Comme souvent dans ce genre de situation, il n’y a pas de recette miracle, ni de mode d’emploi à usage universel.
« Pour le parent, tout va se faire en fonction de ses propres valeurs, de son seuil de tolérance au désordre, du caractère de son ado… Il va forcément falloir faire des compromis, accepter certaines choses, rappeler quelques principes de base, souligne la psychologue. C’est un passage qui demande une part de souplesse, mais aussi de la fermeté. Dans la discussion avec votre ado, il faut être clair sur ce qui est négociable et sur ce qui ne l’est pas. »
En plus de la souplesse et de la clarté, il est aussi recommandé une bonne dose d’ouverture. Elle sera nécessaire pour trouver des solutions aux problèmes, notamment en laissant une marge de manœuvre aux autres protagonistes de l’histoire, à savoir vos enfants. Si vous pouvez vous attendre à quelques propositions qu’on qualifiera gentiment de farfelues, vos ados auront aussi de bonnes idées, glanées par exemple chez les copains et copines ou sur les réseaux sociaux.
Une fois les règles établies, les espaces bien délimités, il ne reste plus qu’à laisser la chair de votre chair déployer ses ailes. « C’est parfois difficile pour le parent de voir son enfant prendre sa liberté, oui, mais lâchez du lest sur la déco, laissez-le cultiver son jardin secret, c’est important pour son développement, conseille Ann Van den Hautte. En revanche, soyez attentif/attentive à ce nouvel environnement, à ses couleurs, à ses motifs. Souvent la chambre de l’ado est le reflet de ce qui se passe à l’intérieur, on peut déceler des signes de déprime ou de comportements extrêmes, donc à risques ».
On referme la porte de la chambre avec une dernière idée, suggérée par Marie. « Chez moi, j’ai instauré le principe de la porte ouverte avec mes parents. C’est pas compliqué : porte ouverte, rentre qui veut ; porte fermée, je ne suis pas là ou pas dispo ». Une solution aussi simple qu’efficace à adopter pour déverrouiller l’entrée de ce monde pas aussi fermé qu’on le pense qu’est l’adolescence.
EN PRATIQUE
La chambre partagée
Dans certaines familles, faute de logement assez grand, il n’y a pas d’autre choix que de faire cohabiter plusieurs enfants dans la même chambre. « C’est une vraie difficulté, puisqu’il faut trouver des espaces privés dans un lieu qui ne l’est pas, souligne Ann Van den Hautte. Les parents ont un rôle important à jouer autour de la notion de propriété privée dans ces cas. À l’image du journal intime, les espaces intimes de chacun·e doivent être marqués et respectés ».
Concrètement, les solutions sont à chercher du côté des cloisons amovibles, des tentures ou des meubles qui peuvent faire office de séparation.
AVEC LA FRATRIE
Quand il y a des frères ou des sœurs plus jeunes qui arrivent à l’âge de l’adolescence, les parents doivent-ils appliquer les mêmes principes que pour l’aîné·e ? À cette question, on pourrait commencer par rappeler un grand classique : un enfant n’est pas l’autre. Ann Van den Hautte complète : « On peut quand même dire qu’il y a un socle commun lié aux valeurs familiales - comme les règles d’hygiène, par exemple. Ensuite, il y a évidemment des adaptations à faire. Selon l’écart d’âge entre les frères ou sœurs, parce que ce n’est plus la même époque. Selon que ce soit une fille ou un garçon, parce qu’on sait que l’évolution à l’adolescence n’est pas parallèle, c’est très cliché mais c’est encore une réalité. Selon la maturité de ses enfants aussi, à âge similaire, la différence entre deux peut être énorme et on ne peut pas faire exactement pareil ».
LE CONSEIL
Du nettoyage non intrusif
Sur ce volet hygiène, Ann Van den Hautte recommande un grand nettoyage de la chambre de l’ado une fois par an… mais sans vous, chers parents. « Proposer de faire ce grand nettoyage avec un tiers va être plus facile pour l’ado. Avec un copain, une copine, un oncle, une tante, un voisin, une voisine, il y a plus de distance, c’est donc plus facile quand il y a à ranger des objets particuliers, du courrier intime, etc. On est toujours dans cette idée de territoire secret, où il est important de cacher des choses à ses parents ».
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