Développement de l'enfant

Quel « chez-soi » chez maman et chez papa ?

Chez les 6-11 ans, quels besoins quand on habite autant chez maman que chez papa

En résumé

  • Chez les 6-11 ans, les espaces collectifs de la maison sont encore privilégiés
  • La sociologue Laura Merla rappelle l'importance de conserver les objets en place pour assurer la continuité
  • La communication avec l'autre parent reste une priorité pour l'enfant

Quand les parents se séparent, 30 % d’entre eux mettent en place un hébergement égalitaire (soit 50-50) pour leurs enfants selon le Baromètre des parents 2024 de la Ligue des familles. Comment les 6-11 ans s’adaptent-ils au fait d’avoir deux maisons ? Laura Merla, sociologue de la famille à l’UCLouvain, nous livre quelques hypothèses.

Professeure de sociologie à l’UCLouvain, Laura Merla y dirige le Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (Cirfase). Elle a coécrit avec Bérengère Nobels, docteure en sociologie et chercheuse associée au sein du Cirfase, Deux « maisons », un « chez-soi » ? Expériences de vie de jeunes en hébergement égalitaire (Academia). Une riche enquête menée auprès de 21 jeunes âgé·es de 10 à 16 ans, qui montre qu’on peut se partager entre deux toits et, tout à la fois, profiter pleinement d’un chez-soi, même si toutes et tous n’y parviennent pas nécessairement.
Est-il possible – et pertinent – d’extrapoler les résultats de cette recherche publiée en 2022 aux enfants de 6 à 11 ans vivant, à temps égal, avec maman et avec papa ? Laura Merla accepte l’exercice. Mais prévient : « Je ne vais pas me transformer en devin ! C’est important de rappeler que je n’ai pas spécifiquement travaillé sur les moins de 10 ans ».

Se sentir chez soi parmi les autres

À l’adolescence correspond le besoin central d’avoir une tanière, un repaire. Une chambre à soi… Avant, une telle nécessité se ressent moins.
Laura Merla :
« L’adolescence, c’est le moment où, dans la maison, on va, plus ou moins brutalement, se retirer des espaces collectifs pour investir un espace à soi, sa chambre en général. Combien de parents d’ados ne se disent-ils pas tout à coup : ‘Tiens, je ne vois plus mes enfants’, alors qu’auparavant, ceux-ci passaient une bonne partie de leur temps dans le séjour !
Les enfants de 6-11 ans peuvent apprécier le fait d’avoir leur chambre ou leur coin de chambre, mais, pour eux, le chez-soi se vit sans doute d’abord dans les espaces collectifs. Ils jouent dans les pièces communes. Ils prennent leurs repas et regardent la télévision en famille. Peu connectés, ils ne s’isolent pas encore avec leur ordinateur ou leur portable. »

Pour évaluer l’idée d’un chez-soi chez les ados, vous prenez en compte trois dimensions : physique, personnelle et relationnelle. Comment celles-ci se déploieraient-elles chez les 6-11 ans ?
L. M. :
« Avoir un chez-soi au sens physique, c’est apprécier l’endroit dans lequel on est pour sa configuration architecturale, son confort matériel… On sait que, peu importe l’âge, une personne peut se sentir bien dans un petit espace dès lors qu’il la sécurise. Cela vient mitiger le principe ‘un enfant égale une chambre’. Les 6-11 ans acceptent peut-être plus facilement de partager leur chambre.
Avoir un chez-soi en termes personnels, c’est pouvoir s’approprier un espace, notamment en l’aménageant et en le décorant à son goût. Quand on a 6-7 ans, il y a moins cet enjeu de ‘je veux mon intimité’, à l’abri du regard des autres. Mais, pour tout enfant, il est important de disposer d’un espace à soi. Cela peut être une chaise à la table familiale, un coin où bricoler dans le salon… C’est plutôt un espace à soi dans l’espace collectif.
Le chez-soi au sens relationnel renvoie à l’ambiance qui règne dans la maison, à la qualité des relations qui y sont entretenues, à la qualité des activités qu’on y fait ensemble. Il me semble que cet aspect, déjà important pour les ados, l’est encore plus pour les plus jeunes. Parce qu’ils sont très présents dans les espaces collectifs. Et aussi parce qu’ils ont moins de ‘refuges’ que les ados et que leur marge de manœuvre est moindre. À 6 ou 10 ans, on peut difficilement se dire : ‘L’ambiance est nulle à la maison, je vais faire un tour en ville ou je vais dormir chez un copain/une copine’, ou ‘Ça ne va pas chez maman, je prends mon sac et je vais chez papa, même si ce n’est pas la semaine où je suis censé·e y être’. Peut-être que les 6-11 ans développent leurs propres stratégies pour supporter une mauvaise ambiance. Mais je ne peux pas l’affirmer, je n’ai pas étudié la question.
À rappeler ici : l’hébergement égalitaire en lui-même peut constituer une soupape. Des ados en témoignent : ‘Moi, je ne m’entends pas avec ma demi-sœur/mon demi-frère. Cela me fait du bien de partir de l’autre côté, cela me permet de sortir du conflit et de recharger mes batteries avant de revenir’. Sans doute que cette soupape joue aussi pour des enfants plus jeunes. »

Soigner les transitions

À 6-11 ans, les enfants sont moins autonomes qu’à l’adolescence. Ils dépendent quasi totalement de leurs parents.
L. M. :
« C’est notamment vrai pour les transitions entre les deux domiciles. On a des exemples relatés par des avocat·es de la famille : les parents sont en guerre, ils se passent l’enfant sur une aire de parking, après lui avoir demandé de se déshabiller parce que chacun veut récupérer les vêtements qu’il lui a achetés. Cette question des transitions compte déjà pour les ados, qui ont, en général, le choix de se déplacer par eux-mêmes. Alors, pour des enfants plus jeunes…
Donner des conseils n’est pas mon métier, et ce n’est pas mon truc ! Mais les parents ont intérêt à essayer de mettre de côté leurs tensions et à organiser les transitions dans un cadre neutre, avec des routines sécurisantes. Par exemple, à l’école : un parent dépose l’enfant le matin et l’autre vient le chercher le soir. En même temps, des enfants nous signalent que cela peut être gênant de débarquer à l’école avec une valise, parce que, du coup, leur situation familiale devient visible à l’ensemble des camarades et qu’eux n’ont pas spécialement envie de la rendre publique. »

« Les enfants de 6-11 ans peuvent apprécier le fait d’avoir leur chambre ou leur coin de chambre, mais, pour eux, le chez-soi se vit sans doute d’abord dans les espaces collectifs »
Laura Merla

Sociologue de la famille à l’UCLouvain

Les objets constituent de fameux repères.
L. M. :
« J’imagine très bien que les objets en transit, que les ados transportent avec eux d’un domicile à l’autre, sont aussi importants pour les plus jeunes. Avoir son doudou toujours avec soi, cela rassure. Comme avoir près de soi un objet qui incarne le parent qui n’est pas là, si on a du mal à se séparer de lui. »

Une présence malgré l’absence

Voir que sa place est préservée dans chacune des deux maisons, même lorsqu’on n’y est pas physiquement, cela aide à créer un chez-soi.
L. M. :
« Oui. D’où l’importance de respecter les objets de l’enfant, ceux qu’il laisse derrière lui. S’il a commencé une scène en Lego, qu’il part une semaine et qu’à son retour, il retrouve toutes les pièces dans leur boîte, il pourra avoir le sentiment qu’on ne respecte pas ce qu’il fait. Notre enquête consacrée aux ados l’a montré. Parfois, les parents demandent à leur ado de ranger sa chambre avant son départ ou ils la rangent eux-mêmes juste après. Mais c’est comme si ses traces, voire lui-même, disparaissaient du logement. Je pense que cette réflexion reste judicieuse pour des enfants plus jeunes.
Et puis, avoir une place, c’est avoir une place symbolique. Par exemple, être sur la photo de famille, et donc être là au moment où elle est prise. Avoir une place, c’est aussi ne pas voir s’effacer symboliquement une partie de sa vie à cause des tensions entre ses parents. Et donc pouvoir avoir une photo de papa dans sa chambre chez maman, et une photo de maman dans sa chambre chez papa. »

La communication à distance est particulière pour les 6-11 ans, eux qui, en général, ne possèdent pas encore de téléphone portable.
L. M. :
« C’est un point capital, la communication ! Dans notre enquête, des enfants âgés de 10 ans nous ont dit que parler avec le parent chez qui ils ne résidaient pas les rendait tristes. Je pense qu’on va retrouver ce genre de réaction chez les plus jeunes. On croit que la communication, c’est quelque chose de positif pour l’enfant, que cela l’aide à gérer le fait d’être éloigné d’un de ses parents. Mais, chez certains, cela réactive le sentiment de manque.
Sans smartphone, les plus jeunes dépendent complètement du parent chez qui ils sont pour pouvoir communiquer avec l’autre parent. Dans l’enquête, les plus jeunes nous ont confié que c’est alors que les tensions entre leurs parents pouvaient déteindre sur eux. Lorsque le parent gardien refusait qu’ils contactent le parent non gardien, même pour des questions très pratiques… »

Deux îles, un archipel

Pour parler d’un chez-soi possible avec deux maisons, vous développez, dans votre enquête, la jolie métaphore de deux îles qui ne sont jamais pensées l’une sans l’autre et qui forment un tout cohérent, un archipel. Peut-elle être utilisée avec des enfants plus jeunes ?
L. M. :
« En termes scientifiques, je pense qu’elle est valable, quel que soit l’âge de l’enfant. Peut-être que les plus jeunes n’ont pas conscience, une conscience éclairée, qu’ils sont dans un tel environnement, mais ils le vivent. Ils vivent dans deux lieux qui sont interconnectés – de façon harmonieuse ou au travers de tensions – dans leur vécu. Nous, ce que nous avons aimé dans cette image (avec un enfant naviguant d’une île à l’autre), c’est qu’elle s’appuie sur des notions complexes mais qu’elle peut être comprise par tout le monde. Et puis, toutes les îles ne se ressemblent pas. Selon les fonctionnements parentaux, certaines sont des forteresses, fermées sur elles-mêmes, d’autres sont plus ou moins ouvertes. Ici aussi, le vocabulaire est concret et parlant. »

EN SAVOIR +

  • Le livre Deux « maisons », un « chez-soi » ? Expériences de vie de jeunes en hébergement égalitaire de Bérengère Nobels et Laura Merla (Academia).
  • Chouette déclinaison de l’enquête : la BD Deux toits, un chez-moi ? de Falzar, en collaboration avec les deux sociologues, pour le scénario et Pacotine pour les illustrations (Kennes). Soit quatre histoires d’ados, qui toucheront à coup sûr les jeunes, mais pas que.
  • Notre dossier : Garde alternée. D’une île à l’autre, l’enfant fait son nid.
  • Notre article : Hébergement égalitaire : le principe et la réalité. Laura Merla y décrypte la loi de 2006 dans laquelle est inscrit le principe du mode de garde 50-50.
  • Pour toute question relative à une séparation, une recomposition familiale, etc., n’hésitez pas à contacter Allo Info Parents. Ce service de la Ligue des familles vous donnera des réponses adaptées à votre situation.
Livre et BD sur l'hébergement égalitaire