Droits et congés
Depuis plus de vingt-cinq ans, la sociologue britannique Tina Miller s’intéresse au vécu des (futurs) parents. Professeure de sociologie à la Oxford Brookes University, elle partage régulièrement ses observations dans ses livres et dans les médias. Elle évoque la manière dont les congés de naissance des pères et des mères influencent la distribution des rôles au sein des couples de parents.
Comment vous y prenez-vous pour étudier cette tranche de vie si particulière qu’est l’arrivée d’un enfant dans la vie de ses parents ?
Tina Miller : « Cela fait plus de vingt-cinq ans que je travaille sur la transition vers la maternité et la paternité. Dans mes recherches, j’observe des personnes qui deviennent mères ou qui deviennent pères pour la première fois, et je les suis dans le temps. Je les rencontre une première fois quand la grossesse est bien établie. Cet entretien prénatal porte sur leurs espoirs et leurs projets. Je les rencontre à nouveau six à huit semaines après la naissance, quand le bébé est arrivé et que tout est bouleversé, que ce qui était prévu se révèle difficile à mettre en pratique. Puis je les revois quand leur bébé a 9 ou 10 mois, qu’ils ou elles envisagent de reprendre le travail ou l’ont déjà fait, et qu’ils ou elles sont devenus, en quelque sorte, des experts de leur bébé et de la manière d’en prendre soin. Dans mon dernier livre, Motherhood : Contemporary Transitions and Generational Change (« Maternité : Transitions contemporaines et changement générationnel », Cambridge University Press, 2023, non traduit en français), j’ai répété cette étude pour voir ce que signifie aujourd’hui être mère. Ma question centrale était : a-t-il jamais été aussi difficile d’être mère ? Et, dans le contexte britannique, je pense que non : cela n’a jamais été aussi difficile. »
Vous expliquez notamment que les inégalités de genre s’installent dès la première année, sous l’effet de congés de naissance déséquilibrés…
T. M. : « Ce que j’ai constaté, dans le cadre de cette recherche récente, c’est qu’avant la naissance, la plupart des couples ont l’intention de se répartir les soins à l’enfant de façon égale. Les mères d’aujourd’hui ont des carrières bien établies et parlent d’équilibre, de partage 50-50. Le discours sur l’équilibre entre travail et vie de famille a très bien fonctionné au Royaume-Uni : on pense que c’est possible. Mais en fin de compte, cela s’avère être une illusion. La réalité, c’est que les politiques publiques ne permettent pas d’y arriver. 52 semaines de congé de maternité, 2 semaines de congé de paternité. Cela signale immédiatement qui des deux parents est supposé endosser la principale responsabilité. Cela déclenche une sorte d’effet domino. Assez rapidement, en raison du temps passé avec le bébé, les parents retombent par défaut dans des positions très genrées. La mère acquiert de l’expérience pratique, apprend à connaitre son bébé, à l’apaiser. Tout le monde manque de sommeil et est épuisé. Le père doit travailler d’autant plus pour faire face aux coûts liés à l’arrivée d’un enfant. Cela devient en quelque sorte une prophétie autoréalisatrice et il faut des politiques publiques réellement ambitieuses pour parvenir à enrayer cette chaine d’événements qui ne cesse de se reproduire. »
Erreur de calcul : « De manière générale, je pense que tous les futurs parents font la même erreur de calcul entre la taille du bébé et l’espace physique, mais aussi mental qu’il va occuper. On a tendance à sous-estimer la responsabilité qu’on va devoir porter, 24h/24, de manière individuelle ou partagée. On se dit qu’un être si petit ne peut pas changer la vie tant que ça… Et puis le bébé arrive, et tout est différent de ce qu’on avait imaginé. »
De quelle manière des politiques publiques ambitieuses en matière de congés de naissance peuvent-elles contrer les inégalités de genre ?
T. M. : « En tant que société, nous devons prendre le soin (care) au sérieux. À mes yeux, il s’agit d’une capacité humaine qui n’est pas liée à un sexe en particulier. C’est quelque chose qui traverse tout mon travail. Dès ma première étude sur la maternité, j’ai constaté que les futures mères me disaient des choses comme : ‘J’espère que la nature va m’aider’, ‘J’espère que je saurai instinctivement comme faire’. Mais une fois leur bébé arrivé, elles ne le savaient pas ou très rarement. Prendre soin d’un bébé, l’apaiser, le nourrir, c’est un apprentissage. Dans mon étude sur la paternité, j’ai observé que les pères ressentaient, tout comme les mères, un élan de protection très fort vis-à-vis de leur nouveau-né. Je pense donc que ce dont nous avons besoin pour réellement promouvoir le changement, c’est que les pères aient droit à un congé de naissance qui leur soit propre, qui soit intransférable et suffisamment rémunéré pour qu’ils puissent réellement le prendre – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui au Royaume-Uni. Il est très important de leur permettre de développer une relation avec leur enfant dès la première année. Aujourd’hui, ils se voient refuser cette opportunité et les mères restent enfermées dans leur rôle de première responsable des soins. Ce qui ne fait que perpétuer les inégalités. »
Permettre aux pères de s’impliquer dès le départ pose donc les bases d’une famille, mais aussi d’une société plus égalitaire ?
T. M. : « Nous avons besoin de politiques qui permettent aux pères de s’occuper de leur enfant en solo pendant une période significative au cours de la première année, pour qu’ils ne soient pas toujours le parent ‘secondaire’. La recherche montre que ce genre d’implication a également des effets bénéfiques à long terme sur la relation père-enfant. Pour moi, un indicateur simple du degré d’implication d’un père est de savoir s’il sait préparer le sac à langer du bébé sans avoir besoin d’être briefé. Cela paraît anodin, mais c’est révélateur de toute une chaine de responsabilités. Un père m’a un jour expliqué qu’il ne préparait pas lui-même le sac du bébé parce qu’il ne connaissait pas la taille des langes. Il ne la connaissait pas parce que ce n’était pas lui qui les achetait. Et il ne les achetait pas parce que ce n’était pas lui qui faisait les courses… Je suis maintenant grand-mère et j’applique cette mesure à mes beaux-fils, qui s’en sortent très bien avec le sac du bébé. Peut-être parce qu’ils savent que c’est mon domaine de recherche ! »
Double standard : « On reproche parfois aux femmes de ne pas laisser les hommes s’impliquer. Mais ce qui se passe au sein des foyers est complexe, et vraiment intéressant. Certains pères clament par exemple leur incompétence (‘On ne me demande plus de l’habiller/de lui donner à manger parce que je choisis toujours les mauvais vêtements/aliments’), ce qu’ils ne feraient jamais dans le cadre de leur travail. Parce que c’est en quelque sorte admissible pour eux. Les mères, elles, se sentent beaucoup plus surveillées socialement. Cela demande donc du courage à certaines de laisser leur partenaire s’occuper seul du bébé. »
Les politiques familiales ont beau varier d’un pays à l’autre, les dynamiques que vous décrivez dépassent les frontières et parleront sans doute aux parents belges…
T. M. : « Les gens semblent se reconnaitre dans ces recherches et je les partage volontiers pour que les parents y aient accès et qu’elles alimentent les discussions. Je dis parfois que j’étudie des aspects ordinaires et invisibles du quotidien. Mais ils sont essentiels, car ils touchent à la qualité de nos vies à toutes et tous. »
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