Développement de l'enfant
Accueil inconditionnel, écoute sans jugement, lien de qualité sont les trois clés de voûte des lieux de rassemblement créés par le collectif Tout va s’arranger. Reportage à Verviers.
Cet article ne parlera pas de l’augmentation des tentatives de suicide chez les jeunes, ni du décrochage scolaire qui explose. Cet article, on l’a voulu inspirant, positif, lumineux. À l’image du film Les rêveurs d’Isabelle Carré, on a eu envie d’insuffler de l’espoir. L’espoir de croire en un avenir meilleur. L’espoir que les choses s’arrangent.
Spontanément, nous avons frappé à la porte du collectif Tout va s’arranger pour prendre de ses nouvelles. Petite rétrospective pour celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler de ce collectif. Il s’agit d’un groupe de jeunes qui s’est constitué dans la foulée du tournage de Tout s’est arrangé (ou pas), le deuxième documentaire du journaliste Pierre Schonbrodt.
Tout commence par une vidéo TikTok qui fait le buzz. Saï, un des jeunes protagonistes du docu, invite les jeunes à s’exprimer sur leur expérience en hôpital psychiatrique. Une quinzaine de jeunes ont fait le déplacement à Bruxelles pour témoigner face caméra. Électrochoc, surmédication, violence institutionnelle, isolement, les récits déferlent. Rentré·es pour des problèmes de santé mentale, certain·es ressortent plus abîmé·es par leur séjour.
« Après le tournage, on s’est posé dans un café et on s’est mis à rêver à ce qui nous aurait aidés », explique Saï. Très vite, les jeunes pointent le lien. Ce lien qui leur a tant fait défaut en institution. Les jeunes parlent aussi d’une safe place. Un espace où chacun, chacune serait accepté·e pour ce qu’il ou elle est. Sombre, silencieux/silencieuse, fragile, révolté·e, non binaire, avec trouble alimentaire, peu importe. Dans ce lieu de lien, tout le monde serait bienvenu.
Après Bruxelles, Verviers
Deux mois plus tard, le lieu de lien passe du rêve à la réalité. « Nos rassemblements, c’est un espace à nous pour accueillir, se réunir, se retrouver, échanger et proposer un atelier autour de la création ou de l’art », résume Saï. Tous les premiers samedis du mois, il prend ses quartiers à deux pas de la gare du Midi.
Plusieurs dizaines de jeunes en ont déjà franchi la porte et une poignée en constitue le noyau dur. Parmi les habitué·es, il y a Saï, Coco et Elena, que l’on voit dans les deux documentaires de Pierre Schonbrodt, mais aussi James, Maxine, Kim ou Clément, qui ont participé au tournage. Et puis, il y a les nouveaux, comme Matt et Helena.
Cette belle dynamique a fait des émules. Début décembre, sous l’impulsion de Justine, animatrice dans une maison de jeunes et membre du collectif, une réplique verviétoise de l’espace bruxellois a été inaugurée à la Maison des jeunes des Récollets. L’occasion était trop belle, le Ligueur en a profité pour découvrir ce lieu de rassemblement.
Des liens puissants
Samedi 6 décembre, 10h56. Matt, Helena et Pierre embarquent à l’arrache à l’avant du train en direction de la cité lainière. Matt fréquente les rassemblements depuis la première heure. Ce que ça lui apporte ? « Des liens puissants avec des gens sur qui je peux compter. On a des histoires différentes, mais on partage un même vécu. On se comprend ».
Helena sourit. Tout ce que vient d’expliquer Matt, c’est ce qu’elle vient chercher aux rassemblements. Et ce qu’elle n’a pas trouvé pendant les trois mois où elle a été hospitalisée en psychiatrie. « Je ne voyais mes parents qu’une fois par semaine. Les soignants étaient toujours en réunion ou dans leurs rapports. Les éducs ne pouvaient pas faire de câlins. Quand je disais que ça n’allait pas, ils me répondaient : ‘Tu veux ta réserve (ndlr : réserve de médicaments) ?’. Le psychiatre me disait : ‘Allez, fais un effort’, comme si je n’avais pas le droit d’aller mal et que c’était une question de volonté ».
Pierre Schonbrodt, journaliste au Centre d’action laïque (CAL), enchaîne. « Écouter sans juger, c’est quelque chose que les adultes ont beaucoup de mal à offrir aux jeunes ». Pour réaliser les deux documentaires, il en a fait l’expérience. C’est grâce à cette écoute sans jugement et à la posture horizontale qui va avec que les jeunes se sont confiés et ont même pris des initiatives pour coconstruire des séquences du deuxième documentaire.
Le rituel des rassemblements
Arrivé à destination, le trio retrouve les autres membres du collectif. On claque des bises, on se serre dans les bras. On prend des nouvelles des un·es et des autres. De celles et ceux qui sont absent·es aussi. Certain·es ont fait le déplacement depuis l’autre bout de la Wallonie pour être ici. Mais même éloigné·es géographiquement, les membres du collectif sont proches. Au bout du fil en cas de coup dur. « On a passé notre été au téléphone avec Éden », se souvient Saï. Parfois, il n’y a pas besoin d’un appel. Le simple fait de savoir que des gens sont là suffit.
C’est ensuite le moment de passer à table. Le rituel est rodé. Pas de chichis. Baguette, fromage, jambon, mayonnaise. Il manque juste le concombre, remarque Matt. Pas grave. Les discussions vont bon train. Et si quelqu’un ne parle pas, c’est O.K. aussi. Les jeunes le savent, faire bonne figure ou donner le change, ce n’est pas toujours possible.
Éden, 14 ans, garde en tête son premier rassemblement. « J’ai dû dire quatre mots. Parler pour moi, c’est compliqué. Commander un sandwich peut me faire monter les larmes. Je suis revenue aux rassemblements parce que je me suis attachée aux gens. J’ai senti que je pouvais être comme j’étais et ça m’a fait me sentir un peu mieux ».
Celles et ceux qui ont de la route doivent déjà partir en milieu d’après-midi. Il ne faut pas traîner pour commencer l’atelier. Feuilles cartonnées, marqueurs de couleur ou à paillettes, ciseaux sont disposés sur la table. « Je vous propose de créer une guirlande d’étoiles et d’écrire un accomplissement ou une source de fierté pour cette année », explique Saï.
Autour de la table, la dizaine de jeunes est à pied d’œuvre. Helena enchaîne les dessins et les découpages, mais sèche pour le texte. Difficile pour l’ado de trouver une source de fierté. Être là pour untel en cas de coup dur, rejoindre le collectif, se faire confiance… les langues se délient et les idées s’écrivent.
Maxine, 16 ans, est aussi une fidèle des rassemblements. « Je suis tombée sur Saï sur TikTok et je n’ai plus lâché le collectif. Le rassemblement, c’est un moment à moi, pour moi. Ce groupe, c’est ce qui m’aide le plus. J’ai été longtemps mal entourée, ici, je peux être qui je suis, sans jugement ».
Certaines têtes se relèvent, des sourires se dessinent et Saï s’enthousiasme de la poignée d’étoiles qu’elle tient entre ses mains. En voilà une belle guirlande à suspendre dans leur lieu. Comme une trace matérielle qui témoigne de tous ces liens tissés entre les membres.
ALLER + LOIN
Le relationnel en pole position
Dans un sondage réalisé auprès de 304 jeunes, le groupe de travail « Scolarité, bien-être et société » d’ Archipel, le réseau intersectoriel de santé mentale pour enfants et ados du Brabant wallon, a mis en évidence l’importance des liens. À la question « Qu’est-ce qui soutient et favorise votre santé mentale à l’école ? », 79% des adolescent·es ont choisi comme réponse « les liens relationnels ». Pour elles, pour eux, les amitiés et les relations avec les enseignant·es, les éducateurs et éducatrices priment sur l’ambiance de la classe, la manière dont les cours sont donnés ou même les activités extrascolaires.
LE POINT DE VUE DE…
Pierre Schonbrodt, réalisateur des documentaires Tout va s’arranger et Tout s’est arrangé (ou pas)
L’urgence de changer d’approche : « École, hôpital, secteur de l’aide à la jeunesse, la plupart des acteurs en lien avec les jeunes aujourd’hui partagent une incapacité commune à remettre en question leur pratique. Le monde adulte est pétri de certitudes. Quand un projet ne fonctionne pas, on rejette la faute sur les jeunes qui ne se bougent pas. Nos rassemblements prouvent le contraire. Je rêve d’une approche comparable à celle développée pour le public sans-abri, un projet d’accueil inconditionnel. Cette inconditionnalité, pourquoi la refuse-t-on aux jeunes ? Mettre des conditions, c’est se priver de tout un public qui en a pourtant grandement besoin. Les demi-jours d’absence, les horaires, les contrats, c’est tellement secondaire. Les jeunes ont besoin d’un labo, d’expérimenter des choses et de pouvoir être partie prenante des projets qui s’adressent à eux, pas qu’on les pense à leur place. »
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