Santé et bien-être

Tika : bulle de poils pour soins intensifs pédiatriques

Tika à l'hôpital

En résumé

  • Depuis septembre 2024, l’HUDERF propose de la thérapie assistée par l’animal.
  • Tika, une chienne teckel naine, est présente tous les mercredis.
  • La présence de Tika est positive pour les patient·es, leur famille et le personnel soignant.
  • L’HUDERF aimerait aller plus loin en documentant sa pratique.

Depuis un peu plus de deux ans, les soins intensifs pédiatriques de l’Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola (HUDERF) accueillent une pensionnaire à quatre pattes. Son nom? Tika, une chienne teckel naine, qui apporte, à chacun de ses passages, une bulle d’oxygène aux enfants hospitalisés, à leur famille, mais aussi à tout le personnel soignant.

Des yeux brillants de curiosité. Des regards qui pétillent. Des grands sourires. Certain·es l’attendaient avec impatience, d’autres la découvrent pour la toute première fois. Comme chaque mercredi, Tika gambade dans le couloir des soins intensifs pédiatriques de l’HUDERF, accompagnée d’Auriane Speth, son éducatrice canine.

Introduire un animal dans un hôpital, ça ne s’improvise pas. Ce matin, comme à son habitude, Auriane s’est concertée avec l’équipe médicale pour avoir la liste des chambres dans lesquelles elle peut se rendre. Cette liste est mise à jour en fonction d’éléments propres aux petit·es patient·es. D’abord, il faut que le dossier médical permette une telle rencontre. Pas question, par exemple, d’entrer dans une chambre où il y a un risque d’infection ou, plus simplement, une personne allergique aux chiens. Ensuite, les parents et l’enfant doivent donner leur autorisation avant tout contact avec l’animal. Et puis, pour que la visite se passe au mieux, il faut aussi s’assurer que Tika elle-même soit partante, précise Auriane. « Je ne suis pas dans l'équipe hospitalière, je suis dans l’équipe Tika. Mon job à moi, c'est son bien-être. Je ne vais jamais la mettre dans une position d’inconfort. Si un jour elle m’envoie des signaux me montrant qu’elle ne veut pas entrer dans une pièce, je n’irai pas là ».

Tika à l'HUDERF

« L’effet Tika va toucher tout le monde, pas uniquement les patient·es, et créer un cercle vertueux. C’est comme le matin où le Père Noël ou Saint-Nicolas débarque. Il se passe quelque chose d'heureux ».

L’effet Tika

Munie de sa liste, Auriane se dirige vers les chambres. Sur son chemin, le personnel hospitalier n’est pas indifférent à la petite boule (ou plutôt saucisse) de poil qu’elle promène. Dans ce service, on parle d’un effet Tika. Personne ne peut y échapper, pas même Julie Cano Chervel, maîtresse du chien et psychologue clinicienne. « À son arrivée, un climat de douceur, d’émerveillement et de joie s’installe. L’effet Tika va toucher tout le monde, pas uniquement les patient·es, et créer un cercle vertueux. C’est comme le matin où le Père Noël ou Saint-Nicolas débarque. Il se passe quelque chose d'heureux ». Julie est la Mère Noël qui a aidé à concrétiser ce projet. Il y a quelques années, son ancienne cheffe de service a présenté aux soignant·es de l’hôpital son idée : une thérapie assistée par l’animal. De son côté, Julie rêvait depuis un bon moment d’accueillir un chien chez elle. Alors elle s’est dit : « Pourquoi ne pas allier les deux ? ». « Le projet est né d’un croisement entre un projet professionnel qu’avait une de mes collègues et mon envie personnelle d’accueillir un chien à la maison. Je me suis plongée dans la littérature et j’ai pris contact avec différentes personnes qui travaillaient avec leur chien ».

Auriane Speth arrive face à la première chambre et hésite. Une maman tente de calmer les cris de son fils. Il vient tout juste de recevoir des soins. Le petit garçon se tourne alors vers la porte et pointe du doigt Tika. Le personnel soignant et la maman font signe à l’éducatrice canine qu’elle peut entrer. À mesure que le chien s’approche de l’enfant, les pleurs s’estompent, pour être remplacés par des rires. Auriane ne connait pas le parcours du petit bonhomme, mais le seul fait d’avoir pu l’apaiser est, pour elle, une victoire. « Je n’ai pas spécialement envie de savoir pourquoi les patient·es sont là. Pas par manque d'intérêt. Mais j’ai l’impression qu’au moins j'en sais, au moins j’ai d’appréhension. J'arrive telle que je serais avec un enfant en dehors de l'hôpital. Je pense que ça fait du bien aux enfants, à leurs parents, et même au personnel qu'on croise. Ce qui m’importe, c’est que Tika soit pour eux, pour elles, une bouffée d’air frais ».

« À ce moment-là, l’enfant n’est plus un·e patient·e »

Dans les couloirs des soins intensifs pédiatriques, seul le personnel soignant défile. Les visites sont très limitées. Alors un chien qui se promène avec une dame dans les couloirs, ça ne passe jamais inaperçu. Auriane s’en est vite rendu compte. « Un jour, un petit garçon me poursuivait. Le numéro de sa chambre ne se trouvait pas sur ma liste. Je file demander aux médecins s’il peut approcher Tika. Ils me donnent leur autorisation. Je sors de leur bureau et le petit garçon était là, il m’attendait. Il était tout content de voir un chien. Je lui ai donné la laisse, puis il est parti promener dans le couloir ». Julie Cano Chervel, psychologue, souligne elle aussi l’importance d’une présence distrayante du quotidien hospitalier. « Une part du tourment de l’enfant, c’est d’être coupé de son univers. Pour certain·es, les animaux sont très importants à la maison. Quand Tika est là, elle convoque leurs vies familiales et à ce moment-là, ils et elles ne sont plus des patient·es. Cela répond au besoin d’être considéré·es comme autre chose qu’une péritonite, une jambe cassée ou un diabète de type 2 ».

Agatha De Smedt, l’infirmière en chef du service, souligne la progression de certain·es petit·es malades grâce à cette présence canine. « La plupart des enfants aiment bien les animaux. Quand on essaye de leur faire un soin qui est très anxiogène, c’est une bonne distraction. J’ai aussi vu des patient·es victimes d’accidents, de grandes brûlures, craindre de bouger par peur d’avoir mal. Tika a pu les stimuler, les faire sortir de leur lit , de leur fauteuil et donc les aider dans leur revalidation. On l’utilise aussi parfois comme une récompense quand un·e petit·e a fait ses séances de kiné ». Tous ces moments heureux pour les loulou·ttes permettent aussi à leurs papas et mamans de retrouver le sourire. Et ça, pour Julie, comme pour toute l’équipe médicale, ça n’a pas de prix. « Le soin parental et la capacité à répondre aux urgences de l’enfant sont très amoindris parce qu’eux-mêmes sont challengés émotionnellement. Donc, dès qu'on parvient, avec notre environnement, à mettre du positif visiblement auprès de l'enfant, on a le parent avec. L'enfant sourit et le parent se met à pleurer d'émotions parce que ça fait trois semaines que l'enfant n'avait pas montré un signe de joie ».

Tika à l'hôpital

Un constant apprentissage

Fin de journée pour Tika…ou presque. Après avoir fait le tour des chambres et un petit somme, elle continue ses apprentissages avec Auriane. Aujourd’hui, l’éducatrice travaille un mouvement particulier. Elle pose sa main contre une fenêtre, prononce « hello ». En réponse, de l’autre côté, Tika pose sa patte sur la surface vitrée. L’objectif de cette séance ? Que le toutou puisse faire coucou aux enfants en isolement et qu’ils puissent ainsi interagir au travers de la porte vitrée. Et puis, sa maîtresse a, elle aussi, des devoirs à faire à domicile. « Certains enfants sont fortement appareillés. J’ai demandé à Julie, quand c’est possible, de récupérer du matériel déclassé auprès des kinés. De cette manière, elle peut continuer à exposer son chien à ces appareillages à la maison pour l’habituer à cela ».

La thérapie assistée par l’animal demande beaucoup de temps et d’investissement, mais apporte tout autant de bien-être. Aujourd’hui, l’hôpital a plus de deux ans de recul. Il est en contact avec Saint-Luc, des équipes de Liège et d’autres unités pour leur donner un retour d’expertise. Mais il aimerait aller plus loin. « On aimerait asseoir cette pratique et la documenter avec une méthodologie de recherche qualitative parce que c’est précurseur, surtout dans des unités de soins aussi spécifiques et techniques ».