Crèche et école
On pourrait certainement l’avancer de façon plus diplomatique, mais ce que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles propose aujourd’hui ressemble à un détricotage en bonne et due forme d’un certain principe d’égalité qui régnait encore à l’école. On fait le tour de la question avec des enseignant·es, des chef·fes d’établissements, des parents et des spécialistes comme Moritz Lennert, secrétaire général de CGé (Changement pour l’égalité).
On avait comme un léger pressentiment avant d’entamer ce tour d’horizon des acteurs et actrices de l’école et il s’est confirmé. Les différent·es protagonistes interrogé·es ne chantent pas les louanges de la nouvelle majorité au pouvoir depuis un an. Le constat général est on ne peut plus unanime : après une décennie passée à avoir érigé pierre par pierre cet édifice prometteur qu’est le Pacte pour un enseignement d’excellence, le monde scolaire voit le gouvernement et singulièrement sa ministre de l’Éducation attaquer le monument au bulldozer.
Thomas, enseignant en 5e et 6e primaire dans une école de Bruxelles, résume l’état d’esprit de nos interlocuteurs et interlocutrices. « Comme il est présomptueux et irrespectueux de tuer dans l’œuf des mises en application réclamées par l’ensemble des acteurs et actrices qui font l’école. Sur quelle logique peut-on, après presque dix ans de concertation, venir tout défoncer de la sorte ? ».
Le champ lexical de la démolition
Défoncer. Détricoter. Démolir. Défaire. Différents termes qui traduisent une incompréhension générale autour de l’avenir sombre qui se dessine pour ce chantier qui aura mobilisé, pendant près de dix ans de consultations, profs, associations, parents, enfants et politiques. Au Ligueur, nous avons suivi et disséqué toutes les étapes, éclairci les points d’ombre, valorisé les efforts de concertation.
Si le résultat final n’est pas parfait, le Pacte, dans son application, est depuis le départ animé par de bonnes intentions qui vont dans le sens de ce que les acteurs et actrices de terrain avaient à cœur de mettre en avant : rendre l’école plus égalitaire et donc plus humaine. Où on ne brise pas l’enfant pendant son parcours. Où on redouble moins. Où on accompagne. Où on se concerte. Où on réfléchit à la manière de faire. Mais surtout – et c’était la promesse du Pacte – où on entend réduire les inégalités sociales et scolaires.
Depuis quelques mois, les mesures de la nouvelle équipe à la tête du ministère de l’Éducation semblent opérer un sévère demi-tour : ainsi le tronc commun risque de ne pas être mis en place comme prévu. « Mise en pause dans son allongement. Pour ne pas dire purement et simplement suppression », déplorent différentes sources.
Détricotage, toujours. La Ligue de l’Enseignement dénonce différentes mesures concernant la réforme du qualifiant à laquelle nous avions consacré un article en février. Le gouvernement a décidé de mettre fin à la possibilité de s'inscrire en 7e année technique ou professionnelle pour les détenteurs et détentrices du Certificat d'enseignement secondaire supérieur (CESS). Décision qui concerne les élèves qui, jusqu’ici, décidaient d’acquérir une spécialisation complémentaire.
« On vise ici l’insertion professionnelle sans une once de réflexion, sous prétexte que ces gamin·es sont adultes et ne peuvent plus se mêler aux ados. C’est hors-sol »
Autre mesure significative, les élèves de plus de 18 ans qui ont interrompu leur scolarité pendant plus d'une année ne pourront plus réintégrer le système scolaire traditionnel en 3e ou 4e secondaire. « Une manière brutale de fournir de la main-d’œuvre qui va se qualifier dans des formations professionnalisantes accélérées », dénonce Bruno*, professeur dans le qualifiant à Libramont. Il poursuit : « On vise ici l’insertion professionnelle sans une once de réflexion, sous prétexte que ces gamin·es sont adultes et ne peuvent plus se mêler aux ados. C’est hors-sol ».
Enfin, qualifiant toujours, le gouvernement prévoit une baisse de 3% des normes d’encadrement dans l’enseignement . De plus, des milliers de cours à travers la Fédération Wallonie-Bruxelles, jugés trop peu fréquentés, sont supprimés, au prétexte de privilégier, de nouveau, des formations professionnalisantes hors de l’enseignement de plein exercice .
Côté syndicats, on souligne bien évidemment une double inquiétude en ce qui concerne l’avenir du statut de professeur en lui-même. Fin des nominations annoncée. Instauration de contrats à durée indéterminée pour les enseignant·es. Objectif : créer plus de flexibilité pour relancer l’attractivité de la profession, affirme-t-on au ministère de l’Éducation. « Un panneau dans lequel est tombé le modèle allemand, qui en revient désormais », affirme Thérèse Clerc, présidente de l’Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France (Adeaf). « Aujourd’hui, les enseignant ·es allemand ·es doivent intervenir dans plusieurs établissements, parfois très éloignés l’un de l’autre. Ce qui génère une charge de travail supplémentaire, une perte de sens et impacte les projets qui peuvent être mis en œuvre, ce qui est donc néfaste à la satisfaction professionnelle ».
Marche accélérée de certains élèves vers le monde du travail, précarisation des enseignant·es… la saison 2025-2026 s’annonce combative. Tâchons de comprendre ce qu’il y a en jeu.
Vous reprendrez bien un peu de ségrégation ?
Toute cette logique des réformes, selon Moritz Lennert, secrétaire général de CGé, ne peut que renforcer la ségrégation à l’école. « Tout ce qui se met en place ne répond qu’à une seule et unique préoccupation : ancrer l’école dans une logique de marché. Et pour ce faire, quoi de mieux que renforcer les différentes formes de ségrégation. Voilà à quoi conduisent plus de quarante ans de considérations libérales. À une société, et donc à une école, qui annihile toute forme de paix sociale ou de sécurité. Depuis longtemps chez nous, l’école sert à classer, à faire le tri social. Le Pacte pour un enseignement d’excellence est né de la volonté de proposer autre chose. Ou tout du moins, de montrer une attention différente, avec l’idée que les élèves, tous les élèves, pas uniquement celles et ceux issu·es de milieux plus aisés, puissent acquérir les mêmes compétences de base du tronc commun et trouver leur voie ».
Après tout, vu que la tendance est à cela, posons la question en toute impartialité : mixer les strates sociales à l’école, à quoi bon ? L’idée de créer toujours plus de ségrégation, créer une école élitiste et une autre de relégation tout juste bonne à créer de la main-d’œuvre, finalement, pourquoi pas ?
Nous en discutons avec Alain Maingain, auteur de l’ouvrage Quelles écoles pour demain ? (Mardaga). Il nous explique que la ségrégation n’a pas de vertu. « Le programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) le démontre chaque année : plus on crée de la diversité sociale à l’école, plus les élèves vont loin. Plus tôt on le fait, mieux c’est pour tout le monde ».
« L’idée de nivellement par le bas est solidement ancrée dans les esprits. Elle nuit à la concrétisation des projets favorisant la mixité. ».
Nous en discutons avec Alain Maingain, auteur de l’ouvrage Quelles écoles pour demain ? (Mardaga). Il nous explique que la ségrégation n’a pas de vertu. « Le programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) le démontre chaque année : plus on crée de la diversité sociale à l’école, plus les élèves vont loin. Plus tôt on le fait, mieux c’est pour tout le monde ».
Klara*, maman de deux ados de 14 et 16 ans, l’illustre par une histoire qui se passe dans le bas de Saint-Gilles, commune bruxelloise contrastée. Au moment où la maman trouve un logement « dans un coin pas super de la ville », à quelques mètres de la gare du Midi, ses ami·es aisé·es lui recommandent de ne surtout pas inscrire ses enfants dans l’école du quartier.
« C’était à peine sous-entendu : cette école fréquentée par les ‘précaires’ du quartier n’apporterait pas les bases suffisantes à mes enfants. Ils méritaient mieux. En effet, le niveau scolaire y était à l’époque catastrophique. Une majorité des élèves parlaient à peine français. Les quelques copains non issus de l’immigration filaient plus vite que leur ombre dans les ‘bonnes écoles’ du haut de la ville. J’ai pourtant choisi d’y laisser mes enfants. Pas par bravoure, mais parce que leurs copains et voisins étaient dans cet établissement et pour rien au monde, ils n’y renonceraient. Au cours de leur scolarité, une prof m’a lâché : ‘Ce sont de vrais moteurs, vos enfants. Ils font monter le niveau de la classe et progressent eux-mêmes’. Mieux que ça, ils gagnent en confiance, sont valorisés par le fait d’être de bons élèves et ont passé la primaire à se réjouir d’aller à l’école ».
La motivation serait donc un cercle vertueux ? Mais, alors, où est-ce que ça coince ? On retrouve Alain Maingain, qui explique que « chez beaucoup de parents, il existe un paradoxe entre la liberté individuelle et l’intérêt collectif. Ils souhaitent le meilleur pour leur enfant, sont favorables à une volonté de brassage social, mais personne ne veut ‘sacrifier' son petit, sa petite. Le libre choix conduit donc à toujours reproduire les injustices ».
Moritz Lennert ne dit pas autre chose : « L’idée de nivellement par le bas est solidement ancrée dans les esprits. Elle nuit à la concrétisation des projets favorisant la mixité. Alors que plein d’études démontrent que cette mixité consolide les acquis des plus forts et fait monter tout le groupe classe ».
Fort de ce constat, le Conseil de l'Enseignement des Communes et des Provinces (CECP), qui promeut la formation des profs, pousse à outiller les enseignant·es face aux inégalités. 70 formations qui vont dans ce sens ont été données contre 200 prévues pour l’an prochain. La mixité sociale se travaille et il faut former le personnel enseignant à cela. Pourquoi ? Pour faire face à une société de plus en plus polarisée.
Comment imaginer qu’une société puisse fonctionner correctement si une partie de la jeunesse est privée d’acquis cognitifs, de connaissances nécessaires pour se débrouiller dans le monde et participer à sa construction ? Quid de la citoyenneté et de l’avenir du collectif si la jeunesse issue de la précarité n’est cantonnée qu’à une fonction de main-d’œuvre bon marché et prête à l’emploi ? Peut-être que la menace accrue que subit l’institution est l’occasion de recentrer le débat et de se poser la question dont on prive les parents depuis trop longtemps : finalement, à quoi doit servir l’école ?
Quelle école voulez-vous pour vos enfants ?
Des différentes discussions menées dans le cadre de ce dossier, un point crucial revient sans cesse, l’implication nécessaire des parents. Engagée, au service d’une véritable coalition parents-école-enfant, Margareth*, directrice d’une école en Région bruxelloise que nous faisions intervenir dans le dossier d’août dernier consacré aux actions citoyennes des parents à l’école, assène : « Il est plus important que jamais que les parents prennent conscience de l’ampleur des dégâts annoncés. Les menaces ne vont pas disparaître par elles-mêmes. Il est nécessaire que les citoyen·nes qui se sentent concerné·es agissent. Qu’ils et elles s’informent, se joignent aux manifestations, montrent les dents. Il en va de l’avenir de leurs enfants et de celle de la citoyenneté ».
Réfléchir à l’objectif de l’école est primordial. Au centre des préoccupations, la question de la vie en communauté, l’éveil à l’esprit critique, la confiance en l’autre, la confiance en soi, observe Moritz Lennert. « Je pense qu’il est important de rejeter cette notion extrêmement ancrée d’une bonne école ou pas. Ce qui veut dire – et c’est très difficile pour beaucoup – sortir du paradigme du classement. Renouer avec la confiance dans les profs. Ils savent ce qu’ils doivent attendre de leurs élèves. Accepter ce changement, c’est aussi se débarrasser de pas mal de stress. Imaginez un environnement scolaire expurgé de l’idée de compétition, ça changerait déjà pas mal de choses. Le plus important, c’est qu’on le tienne, ce débat. Tant qu’on ne révise pas les fondements, tout ce que l’on fera ne se résumera qu'à de minuscules mesures techniques ». Pour le (un peu) mieux, parfois, et pour le pire, comme on le voit aujourd’hui.
« Plus que jamais, les parents doivent remettre en question tout ce qu’ils entendent. Attention aux sophismes et aux argumentations trop évidentes »
Une source syndicale nous fait part d’une réunion avec l’équipe ministérielle en place. Sur la table, des chiffres démontrant le lien entre précarité et origine sociale. Lien réfuté aussi sec par la ministre d’une conclusion sans appel : « Nous n’avons pas les mêmes chiffres et pas la même façon de les interpréter ». La conclusion de notre source prête à réfléchir : « J’ai le sentiment que nous sommes sortis d’une certaine tradition qui portait sur une base commune avec les politiques précédents. L’entente n’était pas toujours au beau fixe, mais on avait un socle solide pour discuter. Quelque chose de simple qui s’appelle l’objectivité. Aujourd’hui, ça n’existe plus. Avec un retentissement dans les médias qui ressort de façon assourdissante et préoccupante. C’est très dur pour nous. Plus que jamais, les parents doivent remettre en question tout ce qu’ils entendent. Attention aux sophismes et aux argumentations trop évidentes ».
Tout n’est pas perdu pour autant. Sur le terrain, les idées égalitaristes et la volonté d’agir avec créativité existent plus que jamais. « On croise de plus en plus d’enseignant·es conscient·es des pièges liés aux ghettoïsations scolaires, on sent que ça percole. Il y a une prise de conscience chez les acteurs et actrices de terrain. Des réseaux solidaires se mettent en place. Rien n’est jamais parfait, mais ils et elles essaient », conclut malgré tout le secrétaire général de CGé. Nul doute que ces paroles feront écho chez les parents convaincus que l’école doit favoriser la mixité et lutter contre les inégalités, histoire de construire les bases d’une société dans laquelle chacun, chacune peut s’épanouir.
* Prénoms modifiés
ZOOM
Une place pour chaque enfant
L’idéal ? Que chaque enfant trouve sa place à l’école. De place, il n’y en a pas une meilleure que l’autre. Justement, ce 27 septembre, « une conférence de consensus » est organisée à Charleroi pour cogiter autour de cela, pour réfléchir à la façon dont on peut favoriser la mixité à l’école partout en Fédération Wallonie-Bruxelles, avec un postulat intéressant : au lieu d’obliger les parents à trouver eux-mêmes une école pour leur enfant, si on commençait par leur en proposer une ? Sans obligation, mais avec la certitude d’une place garantie dans une école proche de leur domicile et socialement mélangée.
Telle est l’idée du collectif composé de différentes organisations syndicales, de l’Aped (Appel pour une école démocratique), du CEMÉA-Belgique, de la Ligue des Droits de l'Enfant, de l’Éducation populaire - Mouvement Freinet et de CGé. Des essais algorithmiques ont été réalisés, basés sur la proximité et la mixité des enfants et des établissements avoisinants. Cette possibilité de repenser les choses va être mise en débat lors de cette conférence. Les protagonistes cherchent d’ailleurs des parents pour venir participer à un « jury » qui rédigera un rapport de consensus. Pourquoi pas vous ? Vous pouvez, pour cela, postuler sur uneplace.be.
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