Développement de l'enfant

Une communauté de parents entre en résistance

Le mouvement KidsUnplugged veut aider les parents face aux écrans

Créé en décembre 2024, le mouvement KidsUnplugged rallie déjà plus de 1 500 parents à sa cause en Belgique. Trois mamans témoignent.

« On ne se sent pas à l’aise avec l’idée de mettre un smartphone dans les mains de notre enfant sous prétexte que tout le monde le fait », entame Virginie Van der Borght. Cette maman de quatre enfants se retrouve pleinement dans le discours des trois fondateurs flamands du mouvement KidsUnplugged et œuvre à faire percoler les idées dans la partie francophone du pays.
Comme beaucoup d’enfants, le fils de Lies, cofondatrice de KidsUnplugged, reçoit un smartphone à ses 12 ans. Le garçon montre un grand appétit pour les jeux, en particulier Brawl Star. « Je percevais bien le côté addictif du jeu qui envoie des notifications et fonctionne par récompense, mais je me voyais mal le lui interdire alors que tous ses copains étaient dessus ».

« Je me suis fait éjecter du contrôle parental »

Lies utilise l’application de contrôle parental Family Link, qui fonctionne jusqu’aux 13 ans de son fils. « Le jour de son anniversaire, il a reçu un mail de Google qui lui donnait la possibilité de ne plus avoir de contrôle parental ». Ni une, ni deux, le fiston reprend les commandes. « J’ai reçu un mail dans la foulée m’expliquant que mon fils ne souhaitait plus Family Link, je me suis fait éjecter du contrôle parental ». Trois ans plus tard, Lies est encore sidérée de la manière dont les choses se sont passées.
Le mail signe la fin du contrôle parental et le début d’un engrenage où le smartphone devient toujours plus présent dans la vie de son enfant. En plus du smartphone, le garçon a aussi reçu un ordinateur portable de l’école pour lequel Lies ne dispose pas de droit d’administration.
« Imaginez un peu donner un tel matériel à un enfant sans limite. C’est pourtant bien ce qu’il se passe. Il faut une sacrée dose de sagesse pour faire ses devoirs et résister à l’appel de tous ces réseaux disponibles de manière illimitée ». Lasse d’avoir si peu de prise et de ne pouvoir définir un cadre cohérent avec ses valeurs, Lies met son énergie au profit d’un projet porteur de sens pour elle, KidsUnplugged.
Le mouvement parental formule le constat de départ suivant : aujourd’hui, il est très difficile de résister à la pression sociale d’offrir un smartphone à son enfant à la fin du primaire. Les quelques enfants qui n’ont pas de smartphone en secondaire font figure d’ovnis. En rejoignant KidsUnplugged, le parent s’engage à reporter l’achat du smartphone le plus longtemps possible, et au moins jusqu’aux 14 ans de l’enfant (fin de la 2e secondaire) et interdire l’usage des réseaux sociaux avant 16 ans.

Les enfants sont des proies vulnérables

Au-delà de la pression sociale, le mouvement estime que l’accès à internet et aux réseaux sociaux partout et tout le temps est incompatible avec l’immaturité du cerveau des enfants. Ce qui en fait des proies vulnérables pour les géants de la tech qui mettent tout en œuvre pour accaparer leur attention.
« J’ai vu l’impact que les réseaux avaient sur moi. J’ai vu aussi la différence en qualité de concentration ou relationnelle quand ils n’interfèrent pas, partage Virginie. Nous voulons redonner du temps aux enfants pour vivre une vie d’enfant. Pour jouer, pour créer, pour s’ennuyer. Malheureusement, ce choix repose encore beaucoup sur les épaules des parents et tout le monde n’a pas un master en informatique pour mettre en place toute une armada de contrôles parentaux. Rendons-nous la vie plus simple et retardons ! On n’aura jamais tous les parents, mais on peut diminuer la pression sur les épaules de ceux qui veulent s’affranchir de cette pression et faire bouger la norme. »
Un discours qui a déjà séduit 1 500 parents à travers le Royaume, comme Luisa, maman de quatre enfants de 7 à 15 ans. « Mon fils a reçu son gsm en 2e secondaire de manière très soft et limitée. Ma fille a participé au cycle d’ateliers ‘La face cachée du clic’ et décidé qu’elle ne voulait pas en avoir avant 15 ans », commente la maman. Deux ans plus tard, seuls Spotify, Google maps et un jeu d’échecs sont autorisés sans limites sur le téléphone intelligent du fiston. Pour le reste, le garçon dispose de septante-cinq minutes de temps d’écran et de trente minutes de jeux.
« Ça fait quelques mois qu’il demande pour avoir Instagram. Mais, avant 16 ans, c’est non. Après ça, j’estime que j’aurai fait mon boulot et que ce sera à lui de se prendre en charge ». Une expérience qui fait dire à Luisa qu’on peut vraiment poser des choix en accord avec ses valeurs. Nager à contre-courant n’est pas simple pour autant.
« Lire, s’informer, se former, se renseigner sur les alternatives, ça demande beaucoup d’investissement et d’engagement ». C’est à ce prix que la maman a pu poser des choix éclairés. « Il faut aussi assumer auprès des autres le fait de nager à contre-courant. Je suis contente de pouvoir compter sur le réseau KidsUnplugged, je me sens moins seule et encore mieux informée ».
De son côté, Virginie a pris les devants, son aîné n’a encore que 8 ans. « Mieux vaut s’y prendre tôt. Notre mouvement cible les parents d’enfants du milieu du primaire, puisque l’âge moyen du premier smartphone est un peu avant 10 ans ».

EN SAVOIR +

Retrouvez sur kidsunplugged.be l’argumentaire et le pacte du mouvement, ainsi que les écoles dans lesquelles la communauté est déjà présente. KidsUnplugged propose aussi aux parents un groupe WhatsApp et des outils pour parler à son enfant ou organiser une séance d’information dans son école.

LA QUESTION

Qu’est-ce qui se joue face à l’écran dans le cerveau des enfants et ados en pleine construction ?

Caroline Depuydt, psychiatre, directrice du centre de santé mentale Epsylon à Bruxelles et autrice du livre Je me libère des écrans ! (Racine) : 

« Les plateformes qui utilisent les écrans, comme les réseaux sociaux et les consoles de jeux, mobilisent un réseau neuronal qui fonctionne avec un système de récompense. Ce système archaïque libère de la dopamine pour féliciter des actions utiles à notre survie, comme manger ou se reproduire. Les plateformes piratent ce système de récompense qui fait que notre cerveau n’arrive jamais à satiété avec les écrans. Les notifications, le design, le scroll infini, le système d’algorithme qui nous propose des contenus personnalisés… Tout est mis en place pour nous faire venir, rester et revenir. C’est ce qu’on appelle l’économie de l’attention ou la captologie. Ce piratage du système de récompense peut mener jusqu’à une addiction comportementale causée par cette accoutumance à la dopamine libérée quand on reçoit un like, qu’on évolue dans un jeu ou qu’on visionne des vidéos. C’est pour ça qu’on consulte son smartphone de plus en plus souvent. Ça devient compulsif comme un automatisme.
Les enfants et les ados ont un cerveau encore en formation qui sera seulement mature vers 22-23 ans. Leur cerveau émotionnel est déjà pleinement développé alors que le cortex pré-frontal qui est dans la zone du cerveau rationnel ne l’est pas encore. C’est cette zone qui peut envoyer des messages pour balancer l’impulsivité du cerveau émotionnel. Le cerveau des enfants et ados est donc d’autant plus sensible et vulnérable au piratage de l’attention par les écrans. »

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