Société

Pour sauver la planète, je ne ferai pas d’enfant

Des grands ados manifestent en faveur du climat en annonçant qu'ils n'auront pas d'enfant à l'avenir

La jeunesse, comme il se doit, est exactement là où ne l’attend pas. Profondément mobilisée et ancrée dans des mouvances écologistes, elle vient de dégainer une nouvelle arme de réduction massive de CO2 : la dénatalité. Les protagonistes changent de dénomination au gré des tendances ou inquiétudes du moment, hier SEnVol (Sans enfants volontaires), aujourd’hui GINK (Green Inclination No Kid). Peu importe le nom, une chose est sûre : le mouvement est en marche.

Au milieu des années 90, l’activiste Kris Konda fonde The Church of Euthanasia, qu’il continue trente ans plus tard à faire vivre. La litanie ? Promouvoir l’extinction de l’espèce humaine pour sauver la Terre. Les théories affluent. Des mouvances les plus radicales - on pense à l’artiste bruxellois Jardin - jusqu’au Prince Harry qui a annoncé qu’il ne ferait pas plus d’un ou deux enfants pour cause environnementale… Être parents, ça pollue tant que ça ?

58 tonnes de CO2 par an

Oui, selon l’étude menée par des chercheurs de l’Université suédoise de Lund. Leurs conclusions semblent sans appel : faire un enfant de moins permettrait à une personne d’éviter 58 tonnes de CO2 par an. Plus que de se passer de voiture ou de ne pas consommer de viande. On y apprend de plus que chaque parent serait responsable de 50% des émissions de sa descendance directe.
Nous rencontrons justement une bande de copains et de copines entre 15 et 18 ans qui dissertent sur le sujet. Pour eux, pas de négociation possible. Le seul moyen d'enrayer ce « désastre écologique » est de réduire le nombre d'enfants par famille. « Ou tout simplement de ne pas en avoir ».
Il faut réguler la natalité « comme l’ont fait les Chinois dans les années 80 », affirme l’un d’entre eux. La bande parle d’une seule et même voix. Ils sont toutes et tous sur la même longueur d’onde, sans espoir si rien ne change. La planète, mais l’incertitude du futur également. On sent, derrière un ton léger et plaisantin, une véritable angoisse. On en parle avec Alexandre Heeren, professeur de psychologie à l’UCLouvain et chercheur qualifié au FNRS. On lui demande si en tant que professeur, il mesure cette angoisse chez ses étudiants.

Alexandre Heeren : « Absolument. Depuis, je dirais deux ans, effet Greta Thunberg et covid cumulés, on sent que les questions liées au climat sont devenues un vrai sujet d’angoisse. L’étude américaine Prevalence and characteristics of childfree adults in Michigan nous apprend même que 96% des moins de 40 ans sont très, très inquiets à l’idée d’avoir des enfants. D’ailleurs, je ne comprends pas l’écart qu’il existe entre l’inquiétude croissante de la population et le peu de recherche scientifique qui existe sur le sujet. Est-ce parce que les financements sont difficiles à rassembler ? Est-ce parce que la communauté scientifique est une communauté plus âgée, donc moins concernée ? »

Quand l’émotion mène à l’action

Cette décision de ne pas enfanter pour sauver la planète serait d’abord liée à l’angoisse ?
 A. H. : « La pierre angulaire de l’anxiété, c’est l’intolérance à l’incertitude. ‘Jusqu’où les conséquences climatiques vont être vécues ?’. C’est un moteur. Mais attention, cette éco-anxiété dont on parle de plus en plus n’est pas un phénomène uniquement lié à la santé mentale. Cette émotion qu’est l’angoisse, comme toutes, a une fonction utile. Dans la nature, l’angoisse est hautement adaptative. La société a peur de l’anxiété, pourtant elle est saine. Elle devient problématique quand elle est chronique, quand elle empêche de dormir, de s’alimenter. Attention de ne pas pathologiser nos émotions. On doit aller vers un monde où tout va bien, c’est ce qui est compliqué pour nos enfants. Ils doivent être conscients, mais pas inquiets. Alors qu’on doit les encourager à écouter leurs émotions. On oppose à tort la raison à l’émotion. Le climat change, c’est une réalité. Nous devons nous adapter. Nos émotions, c’est notre survie. »

Ne pas faire d’enfant, c’est une solution ?
A. H. : « Concrètement, oui. Il existe deux niveaux de réponse. 1. Devenir parent accroit beaucoup la pollution : déplacements, plastiques, etc. 2. Plus on est d’habitant·e·s, plus consommer les ressources pose questions. Comme le rapport Meadows l’indique, notre rapport à la croissance, c’est le point de basculement en terme écologique (ndlr : publié en 1972, il mettait en avant les liens entre les conséquences écologiques de la croissance économique, la limitation des ressources et l’évolution démographique). Je ne dis pas qu’il faut tendre vers ça, mais il faut procéder de toute évidence à un réajustement de l'opinion et des croyances sur ce point. »

Scander haut et fort ne pas vouloir faire d’enfant pour désencombrer la planète de ses habitants et donc la sauver

Comment un parent peut-il entendre que son propre enfant ne veut pas d’enfant ?
A. H. : « C’est délicat d’avoir un débat éthique sur ce sujet. Il touche à des valeurs fondamentales. Mais il faut l’entendre. Ne pas juger. D’abord parce qu’on va se braquer. Je pense aux lecteurs et lectrices qui ont des enfants en âge de devenir parents : attention à la façon dont vous menez la discussion. Respectez les choix, les convictions. On ne mesure pas toujours l’impact de la surinformation chez les jeunes au sujet de la crise écologique que nous vivons et des conséquences à venir. Chaque jour, ce sont des flux énormes d’infos qui déferlent, ça peut rendre un peu fou. D’ailleurs, on observe que la santé mentale des climatologues se dégrade. Comprenez donc que l’on est en plein bouillonnement d’incertitudes. Mieux vaut éviter de s’opposer. Ne pas contredire, mais au contraire favoriser la résilience. Il faut se montrer soutenant, écouter, partager. »

Comment concrètement ?
A. H. :
« Transformer le réceptacle d’infos en action, ça c’est intéressant. De nouveau, l’émotion a pour fonction de nous mettre en mouvement. Encouragez vos enfants à manifester. Marchez avec eux. Entourez-vous. Retrouvez-vous à plusieurs. Il existe des clubs de discussion sur tous ces sujets. Engagez vos jeunes là-dedans. Le vase va déborder sans cela. Je précise d’ailleurs que chez 10 à 15% des éco-anxieux, ces angoisses peuvent avoir un effet dévastateur. Dès qu’il y a un impact sur le fonctionnement quotidien (ne plus pouvoir se rendre à l'école, à son travail à cause de l'éco-anxiété), c'est que l'anxiété ne joue plus son rôle. Quand on ne parle plus que de ça, qu’on ne pense plus qu’à ça. Là, il est temps de se tourner vers une aide professionnelle. »

Vous pensez que chez les générations futures, faire des enfants sera vu comme rouler en 4x4 diesel aujourd’hui ?
A. H. : « L’enfant diesel ! Je sors de mon domaine d’expertise, mais oui, je suis prêt à en faire le pari. Je pense que le rapport à la famille va changer. Je crois que le principe de famille nombreuse va disparaître. Peut-être pour réapparaître plus tard, une fois que nous serons adaptés aux changements climatiques. Quand on voit comme la génération qui suit est consciente et engagée. On les élève avec l’idée qu’on ne peut pas arrêter la machine, alors qu’ils ont eu la preuve du contraire avec la crise du covid. Ils ne vont pas lâcher. Ils peuvent être les acteurs du changement. Pas qu’au niveau de la dénatalité, également au niveau de l’alimentation et de l’économie. Tout dépend d’une seule chose en réalité. Voir comment la civilisation va s’ajuster. »

QUE RETENIR ?

Un discours dangereux

Pas d’enfant au profit de la planète ? Au Ligueur, le discours nous semble éminemment dangereux. Il oblige le parent actuel à endosser beaucoup. On peut vite verser dans une posture moralisante : « Si ‘moi’ en tant que citoyen·ne, je ne fais pas d’enfant, alors je suis du bon côté de l’Histoire ». Cela, sans remettre en question la folie de la consommation qui, plus que la famille, nous semble le véritable responsable de la catastrophe écologique à venir. Nous nous rallions au point de vue d’Alexandre Heeren : la discussion doit être saine et apaisée. D'autant que si on pousse le raisonnement jusqu'au bout, on en arrive à des démarches médicales lourdes, souvent irréversibles (ligature des trompes, vasectomie, etc.) qui réclament une discussion sereine où une relation constructive entre parents et jeunes adultes prend tout son sens.

Que faire des émotions que suscite la crise écologique lorsqu’elles nous touchent en tant que parents ou qu’elles viennent chambouler nos enfants ?

Société

Quand les éco-émotions s’invitent à la maison