Vie pratique
Trois parents sur quatre ressentent une injonction à être parfait selon une enquête réalisée par Yapaka en 2020. Cette quête de la perfection sous-tend la notion de compétence. Et pour évaluer si on est compétent ou non, rien de tel que de se mesurer aux autres parents. Ajoutez à cela comparaison et vous avez les deux premiers mots qui ouvrent le bal de la pression parentale.
► COMPÉTENCE
Caroline*, 41 ans, est maman de deux enfants de 7 et 9 ans. Dès l’annonce de sa grossesse, elle lit. Beaucoup. Sur l’accouchement, la naissance, l’allaitement, l’alimentation. Un savoir accumulé qui met la barre haut.
« Quand mon fils est né, je me fixais de suivre un programme. Pendant les six mois de mon congé de maternité et parental, j’ai fait en sorte qu’il ait chaque jour une balade, des moments lecture et même des petits massages. Au niveau de son alimentation, je voulais l’allaiter jusqu’à son premier anniversaire, que les petits repas soient variés, bio et de saison. Côté change aussi, j’avais mes principes. J’avais lu qu’il y avait l’équivalent d’une tasse de pétrole dans un lange jetable et opté pour l’alternative lavable. »
Course à la perfection
Exigence au zénith, manque de souplesse, perfectionnisme, on peut l’appeler comme on veut, Caroline se reconnaît dans ces traits de caractère. Cela lui a même valu le surnom de « sergent-major » auprès des grands-parents, une manière de souligner avec humour son côté excessif.
Caroline se retrouve dans l’idée d’être une mère qui fait bien les choses, autrement dit compétente. Mais elle ne se considère pas pour autant en compétition avec ses pairs (ou pères et mères). À bien y réfléchir, ce sont plutôt les récits de sa mère et de sa grand-mère qui lui ont collé la pression. « J’avais une vision très positive de la maternité, avec une mère qui assurait de tous les côtés et se disait très épanouie dans son rôle de maman et une grand-mère cordon bleu d’une tendresse infinie. Il fallait que je tienne ce standing ».
Heureusement, le retour à la réalité remet les pendules de Caroline à l’heure. La crèche refuse les langes lavables. La maman reprend le boulot. Impossible de tenir les mêmes exigences. « Ce que je retiens, c’est que ma pression parentale était à la mesure de la hauteur de mes objectifs. J’ai réalisé qu’en visant le mieux, je m’éloignais aussi du bien et de la notion de plaisir ».
Nathalie Velu, en charge des ateliers des parents à la Ligue des familles, côtoie beaucoup de mères et de pères sous pression. Des parents qui poussent la porte des ateliers sur le burnout ou sur la conciliation vie privée-vie professionnelle. D’autres qui font appel au coaching pour profiter de conseils sur mesure.
« Le perfectionnisme est un trait de caractère qui revient souvent. J’anime certains ateliers avec une formatrice qui explique qu’elle est très satisfaite d’être la mère moyenne d’enfants moyens. Chaque fois qu’elle partage son témoignage, j’ai l’impression qu’il y a une chappe de plomb qui se libère des épaules des participant·es. Comme s’ils et elles avaient besoin d’entendre que c’est O.K. de ne pas viser le mieux. »
Marre des diktats
Au-delà du profil perfectionniste de certains parents, l’idée qu’il faut être un bon parent et les préceptes pour l’être transpirent de toutes parts. Cette pression sociale toucherait trois parents sur quatre selon l’enquête 2020 de Yapaka. Toutefois, l’image d’Épinal ne fait plus toujours rêver, les langues se délient. Les parents sont de plus en plus nombreux à dénoncer le diktat de la perfection. « Il faut être parfait·e, cuisiner tout maison, bio, coudre, être bienveillant·e, dans le zéro déchet, épanoui·e dans son couple, dans son boulot, dans sa parentalité », confie une maman.
CE QU'EN PENSE L'EXPERTE
Moïra Mikolajczak, professeure de psychologie à l’UCLouvain : « Les parents parfaits n’ont pas d’enfant »
Cette citation reprise par Moïra Mikolajczak n’a pas été choisie par hasard. La professeure de psychologie à l’UCLouvain est aussi la co-auteure avec Isabelle Roskam du livre Stress et défis de la parentalité (De Boeck supérieur). Elle y détaille la triple injonction qui pèse sur les parents.
« Le parent doit satisfaire à la demande de la société de faire de son enfant ‘un bon citoyen, épanoui, en bonne santé, doté de toutes les cartes pour réussir dans la vie’. Il doit pour ce faire répondre adéquatement à ses besoins. Il doit continuer à fonctionner correctement conjugalement et professionnellement. Il ne doit pas oublier de prendre du temps pour soi. […]
Même s’il était possible d’être un parent parfait, ce ne serait pas souhaitable. Nos enfants se construisent sur base des qualités et des défauts de leurs parents. »
► COMPARAISON
De son côté, Guillem*, papa de deux garçons de 7 et 9 ans, pointe la comparaison comme source de pression. C’est en discutant avec d’autres parents qu’il réalise que leurs enfants vont au sport, à l’académie, au mouvement de jeunesse.
« On a suivi le mouvement, convaincus que c’était une bonne idée de les ouvrir à un maximum de choses. Dans la pratique, on se tape seize navettes par semaine. On court en permanence. Tout ça pour quoi ? Suivre un standing ? », se questionne le papa.
Se comparer, une tendance naturelle chevillée au corps. Pour se situer par rapport aux autres. Pour s’inspirer ou se stimuler aussi. Mais la comparaison peut aussi être source de pression. Dans son livre Nouvelle mère, Cécile Doherty-Bigara écrit à ce propos : « Mon sentiment de valeur rétrécit comme peau de chagrin chaque fois que je consulte mes comptes Facebook et Instagram. Les choix des autres me ramènent à ce que j’aurais pu faire différemment, aux choses que je me reproche ».
Quand vous vous comparez à d’autres parents, pensez à ceci : vous mesurez votre arrière-scène avec leur avant-scène. Vous n’avez pas accès à leurs coulisses, vous ne savez pas ce que ça leur coûte.
À lire dans le Ligueur
On n’apprend pas à marcher sans tomber. Tout parent le sait. Pourtant, peu de femmes osent avouer leurs premiers pas difficiles dans la maternité. C’est pour encourager une parole plus nuancée que Cécile Doherty-Bigara a écrit Nouvelle mère, un livre dans lequel elle témoigne avec humour et sincérité de ses propres débuts chamboulés.
CE QU'EN PENSE L'EXPERTE
Mireille Pauluis, psychologue : « Être dans la notion simple ‘d’avoir bon’ »
« La comparaison est source de stress pour les parents, avance la psy, le cortisol et les autres hormones du stress sont néfastes pour notre santé. Ce qui me frappe, c’est la contradiction profonde entre tous ces principes de prendre du temps pour soi, de méditer, de manger bien… Mais ces principes, qui sont en soi positifs, ajoutent encore du stress aux parents.
J’invite les parents à se poser la question : quand est-ce que je me sens bien ? Être dans la notion simple ‘d’avoir bon’. On peut très bien avoir bon d’assurer une navette car c’est un moment propice à l’échange avec son enfant. Mais quand il y en a seize à assurer, on n’a plus bon, on subit. »
« Une piste : consulter moins les réseaux sociaux qui véhiculent énormément d’images fantasmées de la parentalité »
► COMPLICATION
Quand un trouble ou un handicap complique la donne
La pression parentale prend encore une autre tournure quand un trouble ou un handicap vient corser la donne. C’est le cas de Nathalie, maman de Louis qui souffre d’un trouble de l’attention.
« La scolarité de Louis est une source quotidienne de pression pour la famille. Même s’il s’oriente vers le professionnel, il est tenu de rester dans le tronc commun jusqu’à l’obtention de son CE1D (certificat d’étude du premier degré). Tous les week-ends, on travaille. En semaine, il rentre à 18h de l’école et on rempile pour une paire d’heures de travail. L’enseignement n’est pas adapté à ses besoins spécifiques. C’est une lutte quotidienne de l’accompagner dans sa scolarité. »
Geneviève, maman de cinq enfants, témoigne aussi dans ce sens. « Ma dernière est dyspraxique. Avec elle, j’ai dû endosser un rôle d’enseignante pour revoir d’une autre manière tout ce qui n’était pas acquis. En fait, tant que l’enfant est dans la normalité, tout se passe bien, mais dès qu’il y a des besoins spécifiques, la famille trinque ».
Trouver les appuis pour décompresser
« La médication de Louis a été une vraie aide, témoigne Nathalie, le fait d’avoir un suivi par une neuropsy aussi. Elle nous forme à une méthode éducative (le programme Barkley) qui a fait ses preuves. Le congé parental m’a aussi permis de prendre du temps pour moi et de décharger le week-end pour accorder plus de temps au suivi scolaire de Louis. Mais ce qui nous fait le plus de bien, ce sont les vacances. C’est le seul moment où nous sommes libérés des contraintes scolaires. »
De son côté, Geneviève a été aidée par des regards extérieurs : « Un ami m’a permis de prendre conscience que ma fille était autrement capable, cela m’a donné le courage de m’accrocher. Grâce à la logopède, nous avons aussi identifié des stratégies d’apprentissage adaptées. Ces deux allié·es m’ont donné le courage de sensibiliser les enseignant·es à ses besoins spécifiques ».
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