Développement de l'enfant

Ces bébés freinés dans leur développement…

Pour une raison ou une autre, certains tout-petits sont freinés, bloqués ou entraînés sur des voies compliquées dans leur parcours développemental

Pour une raison ou une autre, certains tout-petits sont freinés, bloqués ou entraînés sur des voies compliquées dans leur parcours développemental. Souvent, des signes donnent l’alerte. Comment parents et professionnel·les de la santé soutiennent, alors, ensemble ces bébés ?

Mieux vaut prévenir que guérir, dit l’adage. Cela est d’autant plus vrai avec les bébés. Ainsi, les fameux « 1000 premiers jours » (qui s’étendent du début de la grossesse aux 2 ans de l’enfant) constituent une période de belle opportunité pour la prévention. À la lumière de ceci, nous avons voulu nous intéresser aux tout-petits dont le développement psychomoteur questionne, interpelle ou inquiète. Leurs parents, en premier lieu. Au-delà des réalités multiples, une idée forte à retenir : plus la prise en charge de ces enfants se produit tôt, plus elle leur est bénéfique.
Pour en parler, nous avons croisé les regards de deux professionnelles ayant une longue et riche expérience. D’un côté, Françoise Dodion, psychomotricienne spécialisée en périnatalité et coordinatrice de l’asbl Aire Libre, qui, entre autres missions, s’attache à la formation continue des professionnel·les de première ligne. En mars 2025, l’association avait ainsi organisé un congrès intitulé « Bébés vulnérables, bébés à risques ? Comment les accompagner ? » à leur intention. De l’autre, Anne Pousseur, psychomotricienne relationnelle (« ‘relationnelle’, car j’accueille les enfants dans leur globalité »), thérapeute et superviseuse d’équipes dans la sphère de la petite enfance.

« Vulnérable », vous avez dit « vulnérable » ?

« Vulnérables ». De quels bébés parle-t-on ? Tous ne le sont-ils pas, vous demandez-vous sans doute, vu qu’ils viennent à la vie grandement immatures et entièrement dépendants ? Possible aussi que vous pensiez d’abord aux enfants qui ont un début de vie compliqué : ceux nés prématurément ou hospitalisés à la naissance. À chacun·e (y compris les professionnel·les) ses perceptions, ses nuances, son vocabulaire. Pour un enjeu commun.
Anne Pousseur distingue la fragilité de la vulnérabilité. « Tous les bébés sont fragiles (comme le sont, par la force des choses, les personnes âgées). Ils viennent au monde avec des bagages différents, des fragilités plus ou moins fortes. Mais tous ne sont pas vulnérables. Un bébé peut naître très fragile, et puis, grâce aux gestes appropriés de ses parents, à l’attention d’une grand-mère ou à l’appui d’une puéricultrice de la crèche, ce bébé qui aurait pu être vulnérable ne l’est pas. Un autre bébé peut naître avec une petite fragilité, mais, parce qu’il connaît de gros manques dans son parcours, il devient vulnérable ».
La vulnérabilité, la psychomotricienne la lie fortement au contexte. Une manière, pour elle, de « mettre les parents, mais aussi l’environnement de l’enfant dans une dynamique de responsabilisation ». Mais « il ne s’agit surtout pas de culpabiliser quelqu’un », souligne-t-elle.
Pour Françoise Dodion, s’intéresser aux bébés vulnérables revient « à être attentif à la trajectoire développementale de TOUS les bébés et à identifier les points d’attention quand cette trajectoire préoccupe ». Elle explique : « La première année de vie du bébé est une période de développement rapide. Son cerveau est extrêmement malléable et le rend particulièrement sensible aux expériences vécues, les positives et les négatives. Cette grande plasticité cérébrale est une chance, car elle permet de soutenir le bébé dans son développement. Mais cela signifie aussi qu’il faut spécialement faire attention aux difficultés qu’il rencontre ».
On le sent, on le voit : à part les situations rares où de grosses lésions sont connues, rien (ou presque) n’est fixé une fois pour toutes chez le bébé et tout (ou presque) est question de mobilisation de son entourage.

Le langage du corps

Pour exercer cette vigilance, avoir en tête les grandes étapes du développement psychomoteur du tout-petit est précieux. Ce sont des repères. Il est, par exemple, bien utile de savoir qu’imposer la position assise à un bébé de 6 mois en le calant parmi des coussins l’empêche de faire ses expériences en toute autonomie. Ou que laisser un enfant de 11-12 mois explorer le sol (en bougeant, en se déplaçant à quatre pattes, en se mettant debout) lui permet de se préparer à la marche.

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Les parents préoccupés par le développement de leur bébé ont tout intérêt à demander un avis, assurent en chœur nos deux interlocutrices. C’est important qu’ils puissent partager leurs observations, leurs inquiétudes, leurs questionnements

Plus globalement, il est important de se rappeler que le premier langage du tout-petit, c’est son corps. Françoise Dodion aime citer le psychologue Henri Wallon : « Chez l’enfant, le mouvement est tout ce qui peut témoigner de la vie psychique, et il la traduit tout entière, du moins jusqu’au moment où survient la parole ». Autrement dit, un tout-petit en bonne santé a une motricité riche, variée et harmonieuse. S’il vit une difficulté (qui n’est pas forcément liée à une pathologie), cela s’exprime généralement d’abord via sa motricité, ses mouvements.
« Les troubles neurodéveloppementaux peuvent se manifester très tôt à travers le corps, illustre Françoise Dodion. Comme le bébé est d’abord un être ‘corporel’, les premières manifestations de ces troubles apparaissent souvent dans sa manière de bouger, de réagir aux sensations ou d’utiliser son corps, bien avant l’apparition de troubles du langage, de la communication ou d’éventuelles difficultés psychiques ».

Quand le bébé est dans le « trop » et le « même »…

Les parents sont souvent les premiers à s’inquiéter du développement de leur bébé. Ils l’observent au quotidien. Ils sont guidés par leur intuition. Quels sont les signes qui alertent ? Il y en a de toutes sortes, dans les champs sensoriel, moteur, psychique, cognitif, social. Et, bien sûr, selon les tranches d’âge.
Nos deux interlocutrices donnent quelques exemples (liste non exhaustive, donc !). Il y a le bébé très « raide », qui se jette tout le temps en arrière et n’arrive pas à se relâcher. Et le bébé tout « mou ». Le bébé trop « sage » ou qui dort continuellement. Le bébé qui ne sourit pas. Celui qui évite le regard. Le bébé qui ne parvient pas à se retourner sur le sol. Celui qui ne porte jamais les mains à la bouche. Le bébé qui ne fait pas les gestes sociaux attendus de lui, c’est-à-dire bonjour ou au revoir avec la main (autour de 9-12 mois). Celui qui ne pointe pas (autour de 9-12 mois). Celui qui ne joue pas à faire semblant (vers 18 mois). Etc.
« Ce sont des bébés qui sont généralement dans le ‘trop’ et dans le ‘même’ (et donc, dans le peu de variété), résume Anne Pousseur. Ils ne sont pas dans une découverte souple et harmonieuse des choses. Cela peut produire des fixations, des blocages, des retards ou conduire sur des voies atypiques et compliquées de développement. Je pense à cette petite de 6 mois qui prend les objets, les met vite en bouche et les garde en bouche. Elle ne joue pas vraiment avec les objets : oui, elle découvre par la bouche, mais elle n’explore pas. L’exploration se fait aussi avec les yeux, les mains… Je pense à ce petit bonhomme de 1 an et demi qui bouge bien et fort, qui va de l’avant – ce qui est très positif –, mais qui ne ‘ressent’ pas son mouvement, qui n’arrive pas à s’arrêter si cela est nécessaire. Je pense à ce bébé de 4-5 mois qui ne manque pas de curiosité, mais qui ne prend pas le temps de rencontrer l’autre par le regard, d’entrer en relation. Or, un enfant qui évolue harmonieusement appelle la relation ».
Tous les enfants sont différents. Chacun avance à son rythme et déploie sa façon de faire. Cela est à respecter ! Mais on parle d’autre chose dans cet article. D’un retard de développement interpellant ou d’un écart dans le développement (absence de comportements attendus, présence de comportements qui s’écartent de la trajectoire développementale prévue pour la socialisation). « Il s’agit notamment de se demander si l’enfant qui reste trop dans le ‘même’ est en train de préparer quelque chose d’autre, éclaire Anne Pousseur. Tout en sachant qu’il y a des paliers. Si l’enfant est occupé à acquérir la marche, il ne va pas développer son langage : on ne peut pas tout faire à la fois ».

Déjà demander un avis

Les parents préoccupés par le développement de leur bébé ont tout intérêt à demander un avis, assurent en chœur nos deux interlocutrices. C’est important qu’ils puissent partager leurs observations, leurs inquiétudes, leurs questionnements. « Les jeunes parents d’aujourd’hui sont comme en surcharge d’alertes du côté des réseaux sociaux, note Anne Pousseur. Ils ont besoin d’une rencontre pour y voir plus clair et ne pas être submergés de conseils qui viennent de partout ».
Ils peuvent déjà demander un avis auprès de la famille ou de parents amis. Et, bien sûr, se tourner vers la consultation de l’ONE, le personnel de la crèche, le ou la pédiatre de l’enfant, le ou la médecin généraliste. Pour un accompagnement plus poussé, il y a les psychomotricien·nes, les kinésithérapeutes, les ostéopathes, les psychologues… Parfois, des examens plus approfondis seront préconisés, avec un·e pédopsychiatre, un·e neuropédiatre, un centre multidisciplinaire spécialisé…
Françoise Dodion : « Il ne faut pas hésiter à faire appel à un·e professionnel·le qui travaille avec des tout-petits. À la limite, peu importe qu’il y ait un diagnostic ou pas, on peut repérer que le bébé a besoin d’être soutenu dans un domaine. Une observation de l’enfant et un petit bilan d’évaluation suffisent généralement à mettre en place une prise en charge. La question du diagnostic, si on parle par exemple de troubles neurodéveloppementaux, viendra plus tard, à partir des 3 ans de l’enfant ».

« Un bébé tout seul, ça n’existe pas »

Et les parents au cœur de cet accompagnement ? « Pour reprendre une formule du psychanalyste Donald W. Winnicott, ‘un bébé tout seul, ça n’existe pas’. Le travail se fait AVEC les parents », répond Françoise Dodion. « Notre responsabilité en tant que professionnel·les, c’est de pouvoir mobiliser les parents, avec tact, réagit Anne Pousseur. Ma ligne de conduite, depuis que je suis psychomotricienne, c’est de partir de la réalité du bébé et de la réalité des parents, et de leurs compétences à chacun. Les signes d’alerte que montre le bébé sont importants. Mais il est tout aussi important de mettre en avant ses compétences. Et puis, l’idée, quand il y a des signes d’alerte, c’est de trouver un sens à ce qui se passe. Et ce sens, il se construit avec les parents ».
Ce n’est pas parce qu’une prise en charge thérapeutique est mise en place que la situation est forcément grave. Et plus la prise en charge est précoce, plus elle est bénéfique au bébé. « Dans ma pratique, je vois beaucoup d’enfants plus grands, avec des retards massifs de développement qui auraient pu être repérés plus tôt », se désole Françoise Dodion. En quelques séances, une situation peut se débloquer. Une prise en charge précoce permet souvent d’aider l’enfant avant que les difficultés ne s’installent et ne produisent des souffrances plus importantes. Quelques conseils peuvent suffire : des petites choses faciles à établir, des « bons gestes » faciles à reproduire à la maison…
Bref, la prévention est essentielle. Avec des professionnel·les de première ligne davantage sensibilisé·es et formé·es, insiste Françoise Dodion. Avec des moyens supplémentaires pour les milieux d’accueil, plaide Anne Pousseur, « car faire de la prévention quand on n’a pas de moyens, c’est questionnant ». L’un n’empêche pas l’autre.

ZOOM

L’avis du Conseil Supérieur de la Santé

En novembre 2025, le Conseil Supérieur de la Santé a publié un avis intitulé La santé mentale des jeunes enfants (0-5 ans). Une victoire pour Françoise Dodion, qui, en tant que coordinatrice de l’asbl Aire Libre, a participé aux travaux aboutissant à la publication.
Parler de « santé mentale » a tout son sens : « La santé psychique du bébé s’exprime d’abord par le corps, on l’oublie parfois », dit la psychomotricienne. Tout est lié : le moteur, le psychique, le cognitif et le social.
L’avis souligne l’importance de repérer et de prendre en charge les bébés vulnérables le plus tôt possible. « Le repérage des signes précoces de vulnérabilité, qu’ils concernent la mère, le co-parent, l’enfant ou la relation entre eux, doit (…) être intégré aux pratiques de tous les professionnels en contact avec les familles. Ces observations doivent s’appuyer sur une formation adéquate et suffisante des professionnels à chaque échelon, un accès à des outils de repérage validés, et une collaboration étroite entre les intervenants. (…) Étant donné l’évolution rapide et l’impact important des dynamiques de développement dans cette phase de vie, un parcours de soins doit être mis en place sans attendre. Celui-ci peut inclure une phase d’accompagnement et de soutien avant même le diagnostic, par des professionnels de première ligne », peut-on lire dans l’avis.
« On espère maintenant que les recommandations diffusées seront suivies d’effets, que le plus de professionnel·les possible seront sensibilisé·es à la question de la santé mentale des bébés », conclut Françoise Dodion.

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