Développement de l'enfant

Pleurs à l’appui

pas toujours facile d'identifier l’origine des pleurs de son petit ou de sa petite

« Face aux pleurs d’un de mes enfants, je suis en mode ‘enquêtrice’ », nous témoigne une maman. Identifier l’origine des pleurs de son petit ou de sa petite demande parfois, effectivement, des intuitions et des méthodes dignes de Sherlock Holmes.

Cette maman a des jumeaux de 8 mois et un bambin de 3 ans. « Si l’un des trois pleure, j’élimine les différentes causes possibles, méthodiquement. Ma première préoccupation, c’est la santé. Puis, j’évacue les hypothèses une à une (faim, fatigue, inconfort…). S’il continue à pleurer fort, ce sont à coup sûr des pleurs de décharge. Il a besoin de se libérer d’un trop-plein de tension accumulée ». Elle poursuit, confiante : « Une fois que j’ai compris qu’il s’agit de pleurs de décharge, j’essaie d’accompagner au mieux mon enfant. Je reste près de lui. Je lui parle doucement : ‘Je suis là pour toi. Je t’aime fort’. Je l’aide à se calmer. Je lui fais passer comme message qu’il a le droit de pleurer. J’accepte ses pleurs. Je ne me sens pas mauvaise mère parce que je le laisse pleurer ».
Si certains parents disent bien reconnaître les pleurs de décharge chez leur enfant après avoir écarté les autres motifs éventuels, d’autres expriment leur peine à les discerner ou se montrent fort démunis devant leur enfant visiblement inconsolable.
Qui dit pleurs de décharge pense « pleurs du soir » du bébé autour de 2 mois. Pleurer lui permet d’évacuer la surcharge de stress et d’excitation à laquelle il a été soumis tout au long de sa journée. Rien ne semble l’apaiser. Même pas des bras enveloppants et rassurants…
On pense aussi à l’enfant de 2 ans et demi-3 ans qui, à la sortie de l’école, fond en larmes auprès de sa maman ou de son papa, alors que sa journée s’est plutôt bien déroulée. Ce sont des larmes de soulagement, et aussi de fatigue, vu toute l’énergie déployée durant les heures qui ont précédé. Il « lâche prise » avec son parent, qui est son pôle de sécurité.
« Les pleurs de décharge ont leur utilité. Toute la vie, on a besoin de se décharger », assure notre maman témoin du début. Mais, alors qu’un enfant plus grand peut s’appuyer sur le langage, le nourrisson, lui, n’a que ses pleurs pour s’exprimer.

Contextualiser, toujours

Sur ce thème, nous avons rencontré les docteures Adeline Lauriac et Lætitia Delcroix, pédopsychiatres à La Lice, unité ambulatoire de soins des troubles de la relation précoce entre le jeune enfant et ses parents, située à Bruxelles.
Nos deux interlocutrices nous livrent leur point de vue, qui va bien au-delà des pleurs de décharge. Pour elles, il est primordial de rester attentif à la complexité des choses.
Si elles acceptent l’exercice, elles soulignent d’emblée que les pleurs qualifiés de décharge, même s’ils sont un phénomène relativement fréquent, ne sont pas à minimiser ou à banaliser. Et ce, d’autant plus au vu des situations vécues par les enfants et les familles qu’elles rencontrent dans leur pratique clinique (des enfants présentant des difficultés dans leur trajectoire de développement et/ou des parents se trouvant dans une fragilité particulière). Elles insistent sur l’importance de considérer la singularité de chaque situation, tout en prenant en compte le stade de développement de l’enfant. Le travail de contextualisation est essentiel, quels que soient les comportements présentés par le jeune enfant, y compris les pleurs.
Durant les premiers mois de vie (et d’autant plus s’il y a eu des complications au moment de la naissance), les ressentis corporels du bébé restent particulièrement énigmatiques. Ils peuvent considérablement influencer la façon dont ses pleurs s’expriment. De même, un vécu difficile pour les parents autour de la naissance module considérablement le seuil au-delà duquel les pleurs de leur bébé peuvent devenir source de souffrance pour eux, expliquent les deux pédopsychiatres. De fait, le travail de contextualisation porte tant sur l’enfant que sur les parents.

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En grandissant, l’enfant étoffe sa « palette de modalités de décharge » : bouger, jouer, rêver, danser, parler, dessiner… Autant de façons de s’exprimer, de libérer, voire de sublimer, le trop-plein de tension

Les pleurs ont une fonction

Naître, c’est passer du milieu aqueux in utero au milieu aérien, et ça, ce n’est pas rien ! Quel défi pour le bébé humain qui vient à la vie dans un état de grande vulnérabilité et de dépendance majeure.
Pour lui, les pleurs ont une fonction. « C’est son seul moyen d’expression, sa seule façon de se faire comprendre, pour qu’un caregiver, comme on dit, vienne prendre soin de lui. ‘Un bébé tout seul, ça n’existe pas’, disait le pédiatre et psychanalyste d’enfants Donald W. Winnicott. Un bébé tout seul ne survit pas », rappelle Lætitia Delcroix. « Les pleurs permettent à l’adulte de se centrer sur l’enfant, de s’en préoccuper. Ils permettent à l’enfant de ne pas être oublié, d’obtenir des réponses à ses besoins », prolonge Adeline Lauriac.
Pour nos interlocutrices, quand les pleurs deviennent insistants ou qu’ils durent, ils doivent être pris au sérieux. Quels que soient les pleurs en jeu, leur durée, leur intensité et leur fréquence sont à prendre en considération. Et donc aussi la place qu’ils prennent et l’effet qu’ils produisent dans leur environnement. « À l’inverse, un jeune enfant qui ne pleure que très rarement, très peu, voire jamais, nous interpelle », ajoute Lætitia Delcroix.
Les pleurs évoluent au fil du temps. « Les pleurs du nouveau-né ne sont pas les pleurs d’un bébé de 8 semaines. Entre 3 et 6 mois, il y a généralement quelque chose qui se désintensifie ou, en tout cas, qui peut se structurer progressivement autrement, éclaire Adeline Lauriac. Dans le temps de la rencontre avec leur bébé et de manière progressive, il devient généralement plus facile pour les parents de décoder ses pleurs et de repérer les besoins associés ».
Par ailleurs, en grandissant, l’enfant étoffe sa « palette de modalités de décharge » : bouger, jouer, rêver, danser, parler, dessiner… Autant de façons de s’exprimer, de libérer, voire de sublimer, le trop-plein de tension, énoncent de concert nos deux interlocutrices.

Dynamique relationnelle

Le parent envisage les pleurs de décharge après avoir exclu les autres causes possibles. « Il est intéressant qu’il y ait de la souplesse dans l’interprétation de ces pleurs. On peut chercher avec son tout-petit sans apporter de réponse unique ou définitive, ce n’est pas tout ou rien », souligne Lætitia Delcroix. « Cela permet au parent d’être dans le ‘suffisamment bon’ inspiré de la formule de Donald W. Winnicott », complète Adeline Lauriac.
En tout cas, il faut « un environnement sécurisant, bienveillant, apaisant qui vienne faire pare-excitation par rapport aux pleurs de décharge », dit Lætitia Delcroix.
Pour répondre aux pleurs de son enfant, le parent fait ce qu’il peut, comme il peut, en lui donnant une réponse la plus ajustée possible. Les pleurs de l’enfant déclenchent une réaction chez son parent, qui tente d’agir en retour sur ses pleurs. La dynamique relationnelle est enclenchée, on est au cœur du tissage du lien.
« Il s’agit d’un véritable processus évolutif et maturatif, explique Adeline Lauriac. L’enfant déploie ses compétences dans les différentes sphères de son développement. Il construit petit à petit un sentiment de sécurité interne suffisant pour lui permettre de s’ouvrir de plus en plus au monde, d’explorer toujours plus loin. Les expériences d’exploration et de découverte peuvent procurer de la surprise, de l’émerveillement, de l’agréable, du plaisir, mais cela peut être aussi source de méprise, de difficulté, de tension ou de stress. Ces flux de sensations et les perceptions éprouvées peuvent, à un moment donné, faire émerger un besoin de décharge qui se manifeste de manière variable. Au fil du temps, les mouvements d’exploration et de réassurance s’alternent pour rythmer la mélodie du développement de l’enfant, tout comme celle du ‘devenir parent’ ».

Des relais précieux

Il arrive que les pleurs (de décharge) produisent de l’angoisse, de l’épuisement, du ras-le-bol chez le parent… « S’ils deviennent une source de souffrance pour lui, il importe qu’il ne reste pas seul, plaide Lætitia Delcroix. Question sociétale : comment accompagner tous ces parents en détresse avec un bébé ? Et cela, alors qu’on est dans une dynamique moins communautaire, moins transgénérationnelle que par le passé ? Quel soutien pour les parents solos ou ceux qui vivent dans des conditions précaires ? ».
Adeline Lauriac insiste en rappelant combien il est important qu’« un parent débordé par les pleurs de son enfant ou en difficulté puisse solliciter de l’aide et sentir qu’il peut s’appuyer sur des relais dans son environnement. Est-ce auprès de proches ? D’un·e intervenant·e de la crèche ou de l’école ? D’un·e intervenant·e de l’ONE ? D’un·e professionnel·le de soins (médecin de famille, pédiatre, psychologue, pédopsychiatre ou autre) ?... À La Lice, nous rencontrons des familles adressées, le plus souvent, par des intervenant·es professionnel·les de première ligne. Dans les moments de détresse ou de crise, le lien apparaît comme une des voies possibles pour retrouver suffisamment de contenance, et plus largement de l’apaisement ».

ZOOM

Bébé bercé, pas secoué

Il ne faut jamais secouer un bébé. Cela peut être dangereux, voire mortel – son cerveau est très fragile. Alors, si, face à des pleurs d’un tout-petit, le parent n’en peut plus, plutôt que d’avoir un geste d’impatience inconsidéré, mieux vaut qu’il le dépose dans son lit ou dans son parc, en sécurité, et qu’il change de pièce le temps de retrouver son calme. Autre possibilité : confier l’enfant à une personne de confiance et aller prendre l’air ou se reposer un peu.

À LIRE

Parmi les nombreux livres sur les pleurs, un classique, bien utile : Bébé, dis-moi pourquoi tu pleures du pédiatre Jacky Israël, paru chez érès, dans la collection 1001 BB (première édition en 2011, nouvelle édition en 2017). Avec clarté, nuance et empathie, l’auteur y décrypte les pleurs de l’enfant jusqu’à ses 2 ans.