Vie pratique

Les parents face à Narcisse

Dans la parentalité, l'exemplarité est souvent mise sur le tapis, notamment en matière d'image

Répéter sur plusieurs pages qu’il est important de cultiver le narcissisme de ses enfants pour leur permettre de se trouver et de s’accepter, très bien. Mais nous ne pouvions refermer ce dossier sans parler du rôle du parent, rivière de Narcisse. Reflet débordant d’amour inconditionnel.

► S’aimer pour mieux semer

S’aimer soi, aimer les autres. En quoi est-ce si important que ça ? Est-ce que toutes les considérations autour du narcissisme ne sont pas hyper moralisatrices en réalité ?

Pourquoi est-ce que nos expert·es insistent autant sur le fait de s’accepter, de se comprendre et d’avancer en prenant soin des autres ? Pourquoi un tel déferlement de bons sentiments ? Pour comprendre, allons toquer à la porte de ce cher Sigmund, cité à chaque fois par les expert·es de ce dossier.
À propos de narcissisme, Freud évoque une dynamique, un mouvement qui oscille entre amour primaire, amour de soi et amour secondaire, l’amour de l’autre, comme on l’a vu dans la première partie. Qu’est-ce que cela signifie à hauteur de parent ? Un enfant élevé dans la confiance en soi, dans l’amour, grandit avec assurance. Tout cela ne signifie pas élever sa smala pour en faire des petites punaises puantes de satisfaction.
Au contraire, l’enjeu consiste à armer ses petit·es pour qu’elles et ils finissent par s’accepter avec leurs limites, leurs faiblesses, leurs difficultés. Ce narcissisme-là apporte la possibilité de faire la paix avec son humanité, d’accepter et de vivre avec ses imperfections. En somme, il apparaît important de cultiver auprès de notre progéniture, la capacité de s’aimer, de repérer les failles et d’y travailler.
Rien de lié à la morale, donc. Il s’agit plutôt de permettre à ses enfants de grandir sans chercher à ce qu’ils ne soient autre chose que ce qu’ils sont. L’importance de dire « je » n’est pas un signe d’égocentrisme, mais une manière de porter une parole et de se mettre à nu. Des études prouvent que l’on ment moins, que l’on triche moins en disant « je » qu’en disant « nous ».
Alors, comment le travaille-t-on ce « je » chez l’enfant ? En s’arrêtant. En prenant le temps de le regarder jouer, dessiner, écrire… Et lui apporter une assurance à travers votre regard. Sans faire en sorte qu’il ou elle ne se compare avec les autres et ne les considère inférieur·es ou supérieur·es. Mais juste comme des entités, comme d’autres égos. En quoi tout cela est important finalement ? Ce mécanisme permet à nos enfants, aux plus jeunes comme aux plus âgés, d’être en paix avec eux-mêmes.

Est-ce que tout ce qui se dit ici depuis le début de ce dossier n’est une ode à une éducation hypernombriliste ?

L'idée d'un narcissisme positif et non pas assimilé à de l'égocentrisme peut paraître comme un peu compliqué à intégrer.  Ce que le parent doit retenir ? C’est qu’il est présenté dans ses pages comme une quête de sens. Encourager un comportement narcissique, c’est encourager le récit de soi. Nous sommes toutes et tous porteuses et porteurs de ces récits, des autobiographies ambulantes.
Retrouvons donc l’ami Narcisse au bord de sa rivière. Dans le mythe originel, il tombe amoureux d’un reflet. Pas de lui. Un symbole de la validation de soi. Voilà pourquoi nous répétons depuis le début que, dans cette incontournable peinture de Le Caravage, votre rôle, parents, est celui du réflecteur. Vous donnez un sens aux événements. Vous ordonnez une partie du récit de vos mignon·nes en quelque sorte. Vous cultivez la contingence. Dans votre regard, votre petit Narcisse voit autre chose que l’idée de ne faire qu’un, entre ses pensées, l’estime de soi et la façon dont le monde doit être.
Il est prêt également à accepter la contradiction. Accepter que son opinion ne découle pas d’une vérité absolue et que le monde n’en dépend pas. Il n’en a pas besoin. Tout comme il n’a pas besoin de se guérir dans le regard des autres. Nous sommes donc à mille lieues d’une éducation nombriliste. La logique est on ne peut plus simple : apprendre la bonté à ses enfants, faire en sorte qu’ils soient bons envers eux-mêmes le plus possible, pour le plus possible être bons avec les autres.
C’est de là que découlent des valeurs fondamentales comme l’empathie, l’ouverture d’esprit, la curiosité… Rien de bien méchant finalement ? Sauf que l’équation est plus problématique quand on va voir du côté des parents qui ne s’aiment pas. Eh, oui, comment cultiver un bon narcissisme dans ce cas-ci ?

L’amour de soi, vous en avez de bonnes. Et si on ne s’aime pas, comment on fait ?

Tous les propos tenus par les différent·es intervenant·es de ce dossier invitent à un véritable pas de côté. Apprendre à s’aimer, c’est assez stimulant et, avouons-le, plutôt flatteur pour qui encourage cette dynamique dans l’éducation qu’il ou elle prodigue à ses enfants. Très bien. Refermons ce dossier alors ? Eh non, car nous n’avons pas évoqué un cas de figure qui concerne un nombre de personnes non négligeable : les parents qui ne s’aiment pas.
En amont de la préparation de ce dossier, la psychologue Annie Vanderen nous parle d’une étude réalisée sur les racines du narcissisme. Elle met en avant tout ce qui relève de l’identification à ses parents. Les conclusions sont assez simples à résumer : difficile de penser qu’un enfant est bien dans ses baskets et s’accepte tel qu’il est si ses parents ne sont pas passés par là et n’ont pas travaillé cet aspect-là.
On évoque cette étude auprès des expert·es de ce dossier, qui dédramatisent aussi sec. Un enfant qui n’a pas eu la matrice n’est pas condamné à ne jamais s’aimer suffisamment pour autant. S’il n’a pas eu l’appui nécessaire, il aura toujours la possibilité, toute sa vie durant, de s’entourer de personnes qui lui redonneront une valorisation narcissique. Des proches, des psys, des engagements, des techniques de méditation, etc.
Pour l’heure, si toutes les lignes de ce dossier vous angoissent et vous renvoient à votre manque d’amour de vous, pas de panique. Profitez de toutes ces informations pour diagnostiquer le niveau de pathologie de votre enfant. L’exercice est simple : est-ce qu’il souffre ou pas ? Les indicateurs sont nombreux. Il se dévalue, se trouve nul, inférieur aux autres, s’excuse tout le temps sans raison. C’est le moment donc de regonfler l’estime qu’il a de lui. Et par la même, c’est toute la beauté de Narcisse, de vous guérir à travers ses yeux également. On vous y encourage. Pas pour la recherche éperdue de perfection ou de performance. Non. Juste pour arriver un jour à ce que vous ou vos enfants finissiez par vous dire : « J’ai des défauts. Ils m’enquiquinent, mais je peux vivre avec ».

ZOOM

Le parent pervers narcissique

Le pervers narcissique a été étudié par Hélène Vecchiali qui y a consacré plusieurs ouvrages. Comme on l’a vu dans la première partie, elle distingue plusieurs types de narcissismes, les hyper, les hypo et les pathologiques : les fameux pervers narcissiques. Cette appellation qui a fait le tour de la planète est aujourd’hui employée à toutes les sauces. On parle même de parents pervers narcissiques sur les forums, dans les médias, voire même devant les écoles !
Mais qu’est-ce que cela signifie exactement ? Nous avons frappé à la porte d’Olivier Luminet, professeur de psychologie à l’UCLouvain, spécialisé dans les émotions. Un narcissique n’est pas l’autre. Pour le spécialiste, difficile d’en parler avec précision puisque cette forme pathologique de narcissisme s’opère à des degrés divers. Il a cependant observé quelques dénominateurs communs. « Il y a un jeu de manipulation avec les émotions de l’autre. Un enfant que l’on survalorise, par exemple. On détecte les émotions de l’autre pour arriver à ses fins : avoir une haute estime de soi et être admiré ».
Contrairement aux idées reçues, ces Narcisses pathologiques ne manipulent pas pour le plaisir d’avoir les autres sous leur coupe et ne s’aiment pas particulièrement. Ils voient en l’autre la possibilité d’un reflet qui renvoie une image valorisante d’eux. Nombreux, d’ailleurs, sont ceux qui ne se rendent pas compte de cette manipulation. Ils opèrent par la flatterie, l’adulation, la mise sur piédestal.
À hauteur d’enfant, les conséquences peuvent être terribles. Ce jeu et cette survalorisation peuvent les conduire à s’isoler des autres par le manque d'empathie conféré par l'attitude du parent. Si vous êtes témoins de ce type de relation, il reste difficile de trouver comment réagir. Parfois, évoquer simplement le mécanisme dans lequel sont cannibalisés un parent et son enfant leur apporte du recul et leur permet d’en sortir. Voici le moment de sortir votre kit du parfait parent diplomate.

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